Haro gaulois sur les stylites !
dimanche 1er novembre 2015
par Annie WELLENS

Aussi beaucoup d’hommes gémissaient disant : “Malheur à nos jours ! L’étude des lettres périt parmi nous, et on ne trouve personne qui puisse raconter dans ses écrits les faits d’à présent.” Voyant cela, j’ai jugé à propos de conserver, bien qu’en un langage inculte, la mémoire des choses passées, afin qu’elles arrivent à la connaissance des hommes à venir.

Je n’ai pu taire ni les querelles des méchants ni la vie des gens de bien. Bessus très cher, je navigue avec délices, depuis des semaines, dans les dix livres d’histoire de Georgius Florentius Gregorius, évêque de Tours voici moins d’un siècle [1]. J’y ai découvert avec joie la présence d’un stylite gaulois à Eposium [2]. Mais alors que je m’émerveillais de ce qu’un tel mode de vie érémitique se fût acclimaté chez nous, je déchantai rapidement : l’évêque de Trèves, Magnéric, le fit descendre de sa colonne presque aussi vite qu’il y était monté, avec injonction de s’en tenir à la vie monastique au ras du sol. Magnéric alla jusqu’à faire renverser le pilier sur lequel Walfroy (tel était le nom du stylite) avait élu domicile. Quand ce dernier trouva tout détruit, il confesse : Je pleurai amèrement, mais je ne voulus pas rétablir ce qu’on avait détruit, de peur qu’on ne m’accusât d’aller contre les ordres des évêques ; et depuis ce temps, je demeure ici, et me contente d’habiter avec mes frères [3]. Comme je déplorais auprès de ma Silvania cette dureté épiscopale en regrettant qu’elle ait donné un coup d’arrêt définitif à l’envol de stylites en Gaule, mon épouse me fit remarquer que je menaçais de basculer dans l’illuminisme oriental. Et d’ajouter : « Je préfère que cet évêque ait parlé le langage du bon sens et qu’il ait étouffé dans son germe un mouvement qui aurait pu gagner la Gaule et d’autres pays, au détriment de l’esprit religieux plus modeste, plus calme et plus agissant qui se développe en Occident » [4].

Il est vrai qu’en avançant dans ma lecture, ce que raconte Walfroy sur son mode de vie dans les hauteurs me réfrigéra quelque peu : Je me tenais [sur la colonne qu’il avait édifiée] avec de grandes souffrances, sans aucune espèce de chaussure ; et quand arrivait le temps de l’hiver, j’étais tellement brûlé des rigueurs de la gelée que très souvent elles ont fait tomber les ongles de mes pieds, et l’eau glacée pendait à ma barbe en forme de chandelles. En apprenant qu’il se nourrissait exclusivement d’un peu de pain et d’herbe et d’une petite quantité d’eau, je sentis mes forces m’abandonner, ma vue se brouiller et je tombai de mon siège, sans perdre totalement connaissance. Silvania, alertée par le bruit, me rassura : ce n’était qu’une lypothimie [5] et non une syncope.

« Heureusement que ce malaise ne t’est pas advenu en haut d’une colonne. Imagine la chute ! » me murmura-t-elle à l’oreille. Et elle m’invita à rejoindre la table du déjeuner où nous attendaient une poularde rôtie odoriférante et un flacon de vin de Beaune, ce qui me ragaillardit avant même que d’y goûter.

Créateur infini du ciel, / Pour que les éléments ne restent point mêlés, / En séparant les eaux courantes / Tu as donné des limites au ciel. Ainsi monte l’hymne de Grégoire le Grand au début des Vêpres du lundi. Peut-être que les stylites ont eu le tort de vouloir franchir ces frontières.

Bacchus

[1] Les Dix Livres d’Histoire ou Histoire des Francs. Une histoire universelle du monde et de l’Eglise, écrite dans une perspective eschatologique, de la Genèse aux règnes des rois francs jusqu’en avril 591, complétée par les Libri octo miraculorum, un ensemble de récits de vies de saints principalement gaulois, composés de 574 à la mort de Grégoire de Tours en 594.

[2] Dans les Ardennes. Au Moyen-Âge, Eposium s’appela Yvois, puis devint Carignan en 1662, quand Louis XIV donna cette terre à Eugène-Maurice de Savoie-Carignan, comte de Soissons.

[3] Histoire des Francs, vol. 1, livre 8, in Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, depuis la fondation de la monarchie française jusqu’au XIIIe siècle, par M. Guizot, professeur d’Histoire moderne à l’Académie de Paris, J.L.J. Brière, Libraire, Paris, 1823.

[4] Il est étonnant de retrouver ces propos, à quelques tournures de phrases près, chez H. Delehaye, jésuite, dans Les saints stylites, 1923, p. 142-143. Silvania fut-elle ignatienne avant l’heure ou le Père Delehaye connaissait-il la correspondance Bessus/Bacchus ?

[5] Nous dirions aujourd’hui « malaise vagal ».