Entretien avec... Hélène MOUNIER
jeudi 10 avril 2014
par Cécilia BELIS-MARTIN

Hélène Mounier, vous êtes intervenue lors du dernier colloque de patristique de La Rochelle sur la question très « pointue » des interférences entre la politique religieuse de Justinien et l’Église miaphysite. Alors même que votre domaine habituel de recherche s’étend à l’époque Moderne, comment et/ou pourquoi cet intérêt pour le monde de l’Antiquité Tardive ?

Durant la rédaction de ma thèse, je me suis particulièrement intéressée aux relations complexes unissant politique et religion, et plus particulièrement au processus de sécularisation de l’Etat qui se dessine parallèlement à un phénomène de sacralisation de la politique. Toutefois, cette sécularisation ne s’est concrétisée qu’avec l’apparition de la Réforme qui a entraîné l’émergence d’un christianisme spécifique fortement teinté d’individualisme. Ce constat m’a amené vers une interrogation – en apparence – bien connue de l’historiographie : la religion du Christ portait-elle en elle les germes de la « laïcité », ou encore, question quasi similaire, était-elle la « religion de la sortie de la religion » ? Pour tenter d’amener des réponses construites, il m’a paru indispensable de remonter aux origines de l’association entre Eglise et Etat, à savoir l’Empire romain à partir du « tournant constantinien ».

Vous avez traité des problématiques qui tournaient autour de l’Eglise miaphysite au VIe siècle. Pouvez-vous nous rappeler ce que recouvre ce terme d’ « Eglise miaphysite » ?

Le terme miaphysite apparaît en réalité dans le cadre de la querelle christologique « chalcédonienne » dès le IVe siècle avant de connaître son apogée aux Ve-VIe siècles.

Classiquement, le terme miaphysite est utilisé pour désigner la stricte christologie de Cyrille d’Alexandrie par une partie de l’historiographie – particulièrement soucieuse de préserver l’orthodoxie de l’Egyptien –, la distinguant en cela du monophysisme, vocable accolé à toutes les courants qui rejette le credo des deux natures. Pour notre part, nous estimons que les Eglises des trois conciles ne peuvent en aucune façon être qualifiées de monophysites, mais constituent les héritières de la christologie cyrillienne, et à ce titre, l’expression miaphysite s’applique à tous les partisans de l’unique nature.

En effet, le terme miaphysite semble mieux convenir à l’idée selon laquelle le Christ avait en théorie deux natures avant l’union : « de deux natures », alors que seule la nature divine existe en tant que sujet après l’henosis, l’humanité ne subsistant qu’en tant que qualité naturelle. Le terme monophysite qui lui renvoie à une unicité totale conviendrait mieux à la théorie de la confusion des essences attribuée à Eutychès par les chalcédoniens comme par les miaphysites, déjà avec Timothée Aelure († 477). Toutefois la véritable pensée d’Eutychès fut, comme celle de Julien d’Halicarnasse plus tard, victime d’une déformation, quasi immédiate mais vouée à la postérité. Les actes de son procès, édités par Eduard Schwartz et commentés par René Draguet, démontrent qu’Eutychès, comme tous les miaphysites, accepte la formule « de deux natures » mais non celle « en deux natures » ; en outre, s’il répugne à reconnaître l’hommoousia du Christ avec nous, c’est simplement par crainte de permettre aux adoptianistes de professer deux Fils. Mais rassuré sur ce point au synode de 448, il consentira à accepter l’hommoousia du Christ avec l’humanité, concession peu couteuse le concernant du fait qu’il confessait déjà une Incarnation faite de la chair d’une Vierge consubstantielle à nous, ainsi qu’un inhumanation totale qui laisse apparaître un Dieu Verbe parfait ainsi qu’un homme parfait.

Somme toute, de l’époque des Lumière à l’époque de Justinien, est-ce l’articulation entre le politique et le théologique que vous cherchez finalement à mettre en lumière ?

Il s’agit effectivement du fil rouge de ma recherche. S’agissant de mon ouvrage en préparation consacré à l’étude de la dernière grande décision – l’édit aphthartodocète – prise par l’empereur Justinien (527-565), je travaille à démontrer les raisons politiques qui ont pu motiver ce choix religieux. En effet, au cours de l’année 564, le basileus publia un texte par lequel il allait tenter d’imposer la doctrine religieuse aphthartodocète aux sujets de son Empire. La mort du vieil empereur quelques mois plus tard n’allait pas permettre l’application de cette décision hautement contestée par l’épiscopat de l’époque. Toutefois, cet ultime choix religieux n’allait pas manquer de susciter de nombreuses interrogations chez les auteurs modernes. En effet, l’édit aphthartodocète s’inscrit dans la querelle chalcédonienne relative aux natures du Christ dont les prémices apparurent dès le IVe siècle, et qui allait s’embraser au siècle suivant. Au moment où Justinien accède au pouvoir, deux principaux courants s’opposent violemment. D’une part, les chalcédoniens qui professent deux natures en une seule hypostase, et d’autre part, les miaphysites – couramment et très faussement appelés monophysites – qui soutiennent l’existence d’une unique nature après l’union. Ce dernier parti est lui-même divisé en une branche majoritaire, dénommée sévérienne, et un courant dissident qui suit les théories de Julien d’Halicarnasse, selon lesquelles le Christ aurait été incorruptible – aphtharthos – dès l’Incarnation. Justinien avait, tout au long de sa vie et de son règne fait le choix d’un chalcédonisme modéré, mais par l’édit de 564, le basileus adhère et impose la profession de foi d’un courant dissident du miaphysisme. Ce choix suscite évidemment de nombreuses interrogations. Toutefois, peu d’auteurs ont travaillé sur ce sujet et les quelques explications données tendent à minimiser l’ampleur de la décision impériale, notamment dans le but de « protéger » l’orthodoxie d’un empereur considéré comme chalcédonien.

Quel peut être selon vous l’apport d’une historienne « moderniste » à l’étude du monde de l’Antiquité tardive en raison même de sa formation ?

En tant qu’historienne du droit je m’attache à développer une approche la plus précise possible des textes juridico-institutionnels et des idées politiques qui concernent les questions religieuses et plus généralement les rapports entre les sphères spirituelles et temporelles. Le fait d’avoir étudié dans un premier temps la période Moderne et notamment la Révolution française qui est marquée par une distanciation du lien entre politique et religion m’a permis d’acquérir des éléments de comparaison à appliquer au christianisme antique et de constater ainsi que la sécularisation des sociétés occidentales apparait plus s’agissant du christianisme comme un phénomène conjoncturel que structurel.

Vos prochains centres d’intérêts vos conduiront-ils plutôt vers le XVIIIe siècle ou vers l’Antiquité ?

Mon objectif est terminer la rédaction de l’ouvrage relatif à Justinien précédemment évoqué. Par ailleurs une autre voie de recherche connexe à la précédente consisterait à étudier l’influence majeure de la théologie chrétienne sur la nature et de l’organisation de l’institution impériale au IVe siècle et notamment les modèles différents proposés par les partis nicéens et ariens.

Merci Hélène Mounier.