Entretien avec... Vincent PUECH
samedi 10 août 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN

M. Vincent Puech, en cette année 2013 où abondent les commémorations de l’« Édit de Milan », d’Aquilée à Paris, de Milan – évidemment – à Niš en passant même par La Rochelle, vous nous avez offert il y a quelques mois une belle bibliographie de Constantin, « premier empereur chrétien » [1], ouvrage où vous nous rappelez que les lignes de forces du règne de ce prince sont d’abord à comprendre dans la continuité de l’affirmation du pouvoir romain. Alors, Constantin, dernier empereur romain ou premier empereur byzantin ?

On pourrait être tenté de répondre « les deux à la fois », mais en fait les deux dimensions, romaine et byzantine, ne se situent pas sur le même plan. Replacé strictement dans le contexte de son époque, Constantin est un empereur romain, certes particulier puisqu’il légalisa le christianisme : ses décisions révèlent qu’il toléra tous les cultes et sa législation s’inscrit pour l’essentiel dans les traditions impériales. Quant au titre de dernier empereur romain, il reviendrait plutôt à Théodose 1er (379-395), qui, à la fin de son règne, a interdit le paganisme. Mais, bien sûr, Constantin s’est lui-même converti au christianisme (dès 312) et a proclamé que sa nouvelle religion était supérieure aux autres (seulement à partir de 324), en comblant de privilèges l’Église chrétienne. En ce dernier sens, il peut paraître fonder la lignée des empereurs byzantins – mais le culte rendu à saint Constantin dans le monde byzantin (beaucoup plus important qu’il ne le fut en Occident) gomme totalement l’aspect romain que je viens d’évoquer.

Cette place laissée aux chrétiens est-elle cette nouveauté radicale qui allait conduire l’empereur, toujours « pontifex maximus », à intervenir de plus en plus dans la vie des Églises ?

Oui, la place faite aux chrétiens est un acte révolutionnaire, d’autant qu’il s’agissait de sortir de la plus violente persécution qu’ait connu le monde romain. En même temps, je le répète, les lois de Constantin visent surtout à permettre aux chrétiens de s’insérer dans la société romaine, et très peu à christianiser celle-ci. C’est bien dans la conception du pouvoir impérial que le changement fut le plus radical. Constantin fut en effet le premier empereur à convoquer et présider un concile œcuménique (celui de Nicée, en 325) et, surtout, à faire appliquer ses décisions grâce à la contrainte étatique. Toute la tradition de l’empire chrétien se trouva ainsi inaugurée, y compris les palinodies théologiques du pouvoir, puisqu’il ne faudrait pas oublier que le prétendu « hérétique » Arius fut réintégré dans l’Église après avoir été condamné. S’agissant du titre de « pontifex maximus », qui fut formellement repris plus tard par les papes, il n’a rien à voir avec le christianisme, mais permettait aux empereurs du IVe siècle de contrôler les cultes romains polythéistes, régis par le collège des pontifes. Le port de ce titre par des empereurs chrétiens constitue l’un des charmes de l’Antiquité tardive !

Encore faut-il que le prince ait les moyens de sa politique. Lors de la journée d’études organisée à Nanterre et portant sur les « Réseaux sociaux et contraintes dans l’Antiquité tardive », vous êtes intervenu sur les « Représentants de l’empereur et contrainte religieuse en Orient aux Ve et VIe siècles ». Face aux évêques et aux autres clercs, quelle était, concrètement, la marge de manœuvre de ces fonctionnaires qui « incarnaient » les décisions du pouvoir impérial ?

En théorie, ces représentants de l’empereur devaient être strictement obéis, dès lors que le pouvoir étatique apportait son appui à des décisions portant sur le dogme et les nominations ecclésiastiques. Néanmoins, on constate que l’empereur devait user de moyens fort pragmatiques pour que cette contrainte s’exerçât concrètement. Tous les types de fonctionnaires étaient sollicités, même pour des missions a priori peu en rapport avec leurs attributions classiques. C’est donc bien qu’entraient en ligne de compte des facteurs « humains », sociologiques, qui nous échappent souvent mais que l’on peut parfois déceler. L’empereur employait ainsi des fonctionnaires adeptes d’une hérésie pourtant condamnée (par exemple le monophysisme ou miaphysisme) ou d’autres encore originaires d’une province particulière, afin, grâce à leurs relations, de désamorcer des conflits religieux. À cette occasion, on remarque qu’il existait une marge de tolérance religieuse vis-à-vis des élites impériales elles-mêmes, ce qui ne laisse pas d’étonner dans un empire affichant une façade théocratique. Et il faut bien dire que l’empereur n’était pas toujours obéi sur le plan religieux, ne serait-ce que pour des raisons de corruption de l’administration, même si son autorité n’était globalement pas discutée.

Nous venons d’évoquer cette toute récente journée d’étude consacrée aux réseaux sociaux dans l’Antiquité tardive. Quel regard portez-vous sur cette journée de travail tant en termes d’émergence de nouvelles questions que d’acquis sur le plan de la recherche ?

Le terme de « réseaux sociaux » fait a priori sourire par sa soumission à une mode actuelle, et certains participants n’ont pas manqué de s’amuser sur les « followers » de personnages de l’Antiquité tardive ! Avant de s’appliquer à Facebook et Tweeter, les réseaux sociaux ont constitué un concept sociologique, qui tend à inspirer les historiens. Cette méthode d’analyse est pourtant discutable car elle repose sur des données quantitatives qui font très largement défaut pour l’Antiquité et qui oblitèrent en outre la complexité des réalités. Elle a néanmoins l’avantage d’interroger les critères de constitution des groupes sociaux. Et en effet, cette journée d’études a permis d’évaluer la part de la contrainte, et donc de la liberté, dans l’instauration de tels réseaux. Que ce soit dans les domaines politique, religieux, familial ou même littéraire, il existait, dans l’Antiquité tardive, des espaces de liberté, qui montrent que l’on n’a pas affaire à une société « totalitaire », malgré le caractère absolu du pouvoir impérial et une croissante intolérance religieuse.

La journée de Nanterre rappelle également la place incontournable de la prosopographie dans l’horizon de la recherche actuelle, une discipline qui vous est familière, à vous qui collaborez à des projets menés tant par la composante Monde byzantin du Laboratoire Orient & Méditerranée (UMR 8167) que par le King’s College de Londres [2]. Qu’est-ce que la prosopographie peut encore apporter aux historiens aujourd’hui ? Une telle discipline peut-elle en particulier nous laisser espérer l’ouverture de nouveaux champs de recherches qui viendraient modifier notre perception du monde de l’Antiquité tardive ?

La prosopographie débute comme une enquête policière, en consignant tous les renseignements disponibles sur des individus. Pour les historiens actuels, cette méthode peut paraître très démodée ou étroitement positiviste, car, après tout, nous nous moquons pas mal, par exemple, de savoir si une personne (fût-elle illustre) était apparentée à une autre … Il ne faut quand même pas négliger la contribution de la prosopographie à l’établissement de faits historiques importants, ne serait-ce que parce qu’elle peut permettre de les dater, en se fondant sur la carrière de leurs protagonistes. Mais le véritable intérêt de la prosopographie vient bien sûr de la mise en relation de ces fiches individuelles, dans le but d’étudier des groupes sociaux. Son apport le plus important consiste alors à donner un contenu beaucoup plus concret à des travaux d’histoire sociale ou politique. Il s’agit par exemple de montrer que l’appartenance familiale est un facteur décisif dans la nomination de certains fonctionnaires, ce que l’on pourrait appeler du népotisme. La prosopographie permet ainsi de reconsidérer la société de l’Antiquité tardive, car elle conduit à relativiser son caractère prétendument figé, hiératique, sinon décadent !

Une question plus personnelle : vous êtes codirecteur de la collection « Biographies et Mythes historiques – Histoire ancienne » aux éditions Ellipses. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette collection ?

La collection Biographies et Mythes historiques, dirigée par Gwendoline Rousseau aux éditions Ellipses, vient de fêter son 30e titre. Elle prend place dans un grand nombre de collections de biographies – c’est un euphémisme ! Son apport propre consiste à s’ouvrir à un large public, par des efforts de lisibilité et d’iconographie, sans, nous l’espérons, en rabattre sur la valeur scientifique des ouvrages. C’est en somme un prolongement assez logique de l’adaptation à laquelle se livre un chercheur quand il est aussi enseignant. En ce qui me concerne, la biographie et la prosopographie entretiennent des parentés évidentes, avant tout car elles permettent, au-delà d’appréciables anecdotes, de réfléchir à la place d’un individu au sein de son temps. En outre, cette collection vise à décrypter la légende de certains personnages ou, plus largement, des phénomènes mythiques collectifs. Il se trouve que peu de titres concernent encore l’Antiquité : avec la codirectrice de cette collection, Anne-Emmanuelle Veïsse (maître de conférences en histoire grecque à l’université de Paris 1), nous allons tenter d’en accroître le nombre !

Un projet de livre en cours ?

Oui, je travaille sur les élites de cour de Constantinople au temps de Justinien, en fait du milieu du Ve au milieu du VIIe siècle. Comme on ne se refait pas, je continue à utiliser la méthode prosopographique, afin de me pencher sur l’envers du décor du « siècle de Justinien », ainsi que l’a qualifié Georges Tate dans le gros livre qu’il lui a consacré en 2004. Je voudrais ainsi me poser quelques questions. Sur qui précisément l’empereur s’est-il appuyé pour gouverner ? Son pouvoir fut-il aussi absolu qu’on l’a prétendu ? La configuration des élites peut-elle contribuer à expliquer les aléas de la reconquête de l’Afrique et de l’Italie, puis de la perte de la Syrie et de l’Égypte ? Ayant d’abord travaillé sur le monde byzantin médiéval, je voudrais aussi évaluer en quoi cette époque relève de la fin de l’Antiquité ou du début du Moyen Âge, ainsi que vous me le demandiez à propos de Constantin. Ce qui est sûr, c’est qu’il m’apparaît utile de s’intéresser à ces deux périodes, une bizarrerie des spécialistes de Byzance difficilement compréhensible vu d’Occident !

Merci Vincent Puech

[1] Vincent Puech, Constantin, le premier empereur chrétien, Ellipses, 2011

[2] Vincent Puech, « La méthode prosopographique et l’histoire des élites dans l’Antiquité tardive », Revue historique, CCCXIV/1, n° 661 (2012), pp. 155-168 ; Id, « Réseaux familiaux et pouvoir au VIe siècle », dans Béatrice Caseau (dir.), Les réseaux familiaux, Antiquité tardive et Moyen Âge. In memoriam A. Laiou et É. Patlagean, Paris, ACHCByz, 2012, p. 275-285.