Discernement spirituel par correspondance
dimanche 15 janvier 2012
par Annie WELLENS

Ta confiante ouverture d’âme à mon égard, Bessus très cher, alors que je ne suis pas ton père spirituel, a suscité en moi un double mouvement, le second corrigeant très vite le premier : d’abord la tristesse de ressentir mon indignité face à une telle demande de discernement des pensées, puis la joie de voir se manifester ainsi l’amitié spirituelle que nous pratiquons selon l’esprit de notre bien-aimé Paulin de Nole. Même si nos demeures sont géographiquement très éloignées l’une de l’autre, nous sommes présents l’un à l’autre… puisque nous sommes membres d’un seul corps, nous avons un unique chef, nous sommes irrigués par une unique grâce, nous vivons d’un seul pain, nous marchons sur une même route, nous habitons une même maison [1].

Ma Silvania, dont la vitalité est curieusement galvanisée par le froid intense qui gèle notre campagne, tourbillonne près de moi afin, me dit-elle, de chasser les poussières révélées par les rayons du soleil hivernal sur les volumes qui peuplent mon cher scriptorium, le lieu d’où je t’écris. Il m’arrive d’envier le sort des moines qui, eux, ne risquent pas d’être dérangés dans leurs travaux de copies ou d’enluminures, par une femme venant traquer impitoyablement les toiles d’araignée, au risque de perturber le précieux désordre indispensable dans ce genre de lieu.

Convient-il ou non que tu révèles publiquement le péché de Patrick d’Irlande telle est ta question. Il m’apparaît clairement, après avoir relu plusieurs fois ta missive, que, dégrisé de ton accès de vaine gloire quant à ton ambition de devenir le découvreur d’un Patrick hymnographe, le même mauvais esprit t’a de nouveau agité, en te proposant, cette fois, de te travestir en redresseur de torts au service de la vérité. Car enfin, Bessus très cher, à quoi servirait-il de déconsidérer l’épiscope irlandais et son précieux labeur ecclésial pour une heure d’égarement qui n’a blessé que lui-même et dont il s’est repenti ? La violation du secret de l’exagoreusis [2] me semble encore plus grave que le fait de donner des armes aux ennemis de notre foi qui pourraient produire d’insultants libelles au sujet de cette révélation. Pire encore, songe à l’enchaînement fatal qui te guetterait : une fois que tu auras goûté au plaisir de la divulgation du secret d’autrui, tes portes intérieures seront désormais ouvertes à tous les vents du bavardage indiscret. Je te supplie de ne pas tomber dans ce piège dénoncé non seulement par nos Pères mais aussi par nos auteurs païens, grecs et latins. Rappelle-toi l’histoire du berger Battus rapportée par Ovide, qui fut témoin d’un vol de jeunes vaches commis par le dieu Mercure. Ce dernier en donna une au berger pour s’assurer de son silence. Battus promit de se taire, et bientôt, Mercure revint vers lui sous un autre aspect et lui promit un taureau en plus d’une vache s’il dévoilait le larcin. Sans hésitation, Battus avoua. Aussitôt, Mercure éclata de rire en lui disant : C’est moi, perfide, que tu trahis pour moi ?. Il changea le berger en une pierre que l’on appela « index », le dénonciateur, et Ovide, qui rapporte l’histoire, d’ajouter : Une antique infamie s’attache à ce rocher qui n’avait pas mérité cela [3].

Plus sérieusement, reprends le chemin de ton âme, relis les étapes par lesquelles tu es passé jusqu’au moment où tu m’as écrit ta lettre. Les premiers ascètes, grâce à leur expérience, nous ont balisé, si j’ose dire, la route des tentations. Marc l’Ermite estime que le premier moment (prosbolè) n’est pas de notre responsabilité, la tentation nous advient. Viennent ensuite le colloque intérieur avec la suggestion (syndyasmos) puis la lutte contre elle (palè). Alors, nous pouvons vaincre ou consentir (syncatathesis), c’est-à-dire commettre le péché, qui, répété, engendre la passion (pathos) aboutissant à la terrifiante captivité de l’âme sous le joug du Mauvais.

Je m’arrête, avant que le vain bavardage ne vienne obscurcir les mots que je t’écris. Puisse le Verbe de Dieu qui, seul, donne poids et justesse à nos paroles humaines, te guider, te réconforter et te donner de choisir à bon escient les sentiers parfois déroutants où nous accompagne inlassablement le bon Berger.

Bacchus

[1] Selon toute vraisemblance, Bacchus cite ici, à sa manière, la Lettre aux Ephésiens 6,2, de Paulin de Nole

[2] Dans la tradition des Pères orientaux, ouverture de conscience totale à l’Abbé, pour les moines, au Père spirituel pour les laïcs.

[3] Certainement dans les Métamorphoses, II.