Mon mari a la haine
samedi 20 juin 2009
par Annie WELLENS

La malheureuse connut un mauvais départ dans l’existence car mon mari la planta pour éviter de peindre les murs extérieurs de notre salle de bains. L’infortunée dut percevoir qu’elle n’était pas aimée pour elle, mais assimilée à une couche de peinture. De ce fait elle voulut forcer l’attention et en fit plus qu’on ne lui demandait : après un galop d’essai sur notre toiture, elle caracola sur celle du voisin. Une façon subtile de réclamer d’être taillée pour qu’on s’occupât d’elle. Cette constatation dépita le jardinier amateur qui dort profondément en mon mari et n’entend pas être réveillé. Au printemps, la douceur des jeunes pousses ne l’attendrit en rien, et lorsque l’été la vigne déploie la splendeur de ses feuilles, j’entends mon conjoint murmurer, accablé : « J’aurais mieux fait de me casser une jambe le jour où j’ai planté ça ! ». La haine d’autrui -allant jusqu’au refus de le nommer- peut conduire à l’automutilation. En hiver, sa rancœur se charge de mépris : « En plus, c’est laid à cette saison », assène-t-il à la pauvrette dénudée et frissonnante.

Un soir d’automne j’ai cru vivre en direct les versets 5 et 6 du chapitre 5 d’Isaïe : un propriétaire, déçu par le verjus que lui donne sa vigne, la voue au saccage. Certes, mon mari n’attendait pas de muscat de sa vigne vierge, mais pour le saccage, il s’y était entendu. La moitié de la plante gisait sur le sol, arrachée. « Ce n’est pas moi, c’est le voisin », me dit-il précipitamment, alliant la fourberie d’Adam aux instincts meurtriers de Caïn.

L’ampleur du saccage abattit pour un temps sa détestation. La vigne en profita pour se refaire une santé. Taquine et dépourvue de rancune, elle poussa quelques tentacules conquérants à l’intérieur de la cuisine. Depuis cette intrusion, la hargne de mon mari se retrouve au zénith, et la justification qu’il m’en donne confine à la poésie : « Cette vigne nous mange la lumière… ». La suite du discours m’illumine comme le ferait une nuée obscure : « …déjà que TA maison est sombre ». Je savais qu’il était délicat pour l’un des conjoints d’habiter la maison de l’autre [1]. Aujourd’hui, je l’expérimente. La vigne vierge n’est qu’un exutoire, tant mieux pour elle. Pour moi, je ne vois qu’un recours : demander un rendez-vous à Jeanine Marroncle, thérapeute de couple.

Chronique publiée dans La Croix le 3 avril 2002

[1] On peut lire - préventivement - à ce sujet : L’âme des maisons par François Vigouroux, éditions PUF.