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Qu’est-ce qu’un barbare ? (I)
mercredi 15 novembre 2017
par Jacques RICOT
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Si nous nous fions à l’usage, un barbare dans la langue commune d’aujourd’hui est un être « cruel, dur, farouche, féroce, impitoyable, inhumain, sauvage, vandale ». Tous ces adjectifs figurent dans l’une des définitions du mot fournies par le Grand Robert, qui, curieusement, la présente comme un archaïsme. Jacqueline de Romilly s’en était amusée et, pointant ici le symptôme d’un malaise lexical, relevait que, selon ce dictionnaire, ce sens avait vieilli « par suite de l’évolution des jugements portés sur les sociétés et les cultures différentes [1] ». Les autres sens de barbares, étranger et non-civilisé, sont présentés eux aussi par le même dictionnaire comme ayant vieilli ou étant demeurés engloutis dans les abîmes de l’histoire. Comment comprendre une telle incongruité ? Cela viendrait, dit-elle, de ce que nous nous sentirions aujourd’hui tellement coupables d’ethnocentrisme, de racisme, de colonialisme, que nous serions en train de réhabiliter le barbare, injuste victime d’un discrédit lié à sa seule altérité.

Je ne suis pas sûr que l’usage donne raison à notre brillante helléniste sur ce point de sémantique contemporaine car les savantes études sur l’emploi de ce mot dans le passé, l’affectant d’un sens positif, auront de la peine à s’établir dans la langue commune. Et le qualificatif de barbare, aujourd’hui massivement accolé aux pratiques particulièrement brutales et aveugles de Daech interdit pour longtemps de donner une valeur positive à ce terme dans le langage courant. Mais il est vrai que cet usage lui-même demeure trouble et l’on doit s’efforcer de comprendre pourquoi.

Car, même si barbare, nom et adjectif confondus, renvoie principalement à la cruauté dans la langue usuelle, l’homme contemporain n’est pas complètement déconnecté d’une culture historique minimale. Ne serait-ce que par son passage à l’école, il apprend que le barbare n’a pas toujours été un être cruel, mais qu’il a été aussi, et plus banalement, l’autre, l’étranger, celui qui vient d’ailleurs, épousant d’autres coutumes que celles des habitants qui le désignent ainsi. Le couple « barbares-civilisés » peut alors s’entendre de deux manières très distinctes : « cruels-policés » ou « eux-nous ».

Le moment Montaigne

C’est Montaigne qui, rappelant ce deuxième sens donné au barbare, semble avoir donné le signal d’une réhabilitation du barbare. Le barbare ce n’est plus « l’autre-l’inférieur », c’est « l’autre-le différent ». « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Comme de vrai nous n’avons autre mire [critère] de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances [usages] du pays où nous sommes [2]. ». Avec un peu de recul historique, notre contemporain s’aperçoit donc que le barbare n’a pas toujours revêtu le sens dépréciatif qu’on lui attribue aujourd’hui.

Ainsi, convient-il de rendre justice à cette idée qu’il y eut dans l’histoire de bons barbares. Par exemple, les Romains ont revendiqué avec fierté la qualité de barbares dont les Grecs les avaient affublés [3], ou encore, ont inventé une « identité originale, à la mesure de leur suprématie, et qu’ils prétendirent composée du mélange harmonieux des vertus policées de la grécité et de la vigueur barbare [4] ». Au Ve siècle, le théologien Salvien, que Montaigne ne manque pas de citer [5], avait tenté lui aussi une réhabilitation du mot et il n’est pas surprenant d’observer au sein de la langue latine l’évolution de « barbare » dans le sens d’un être préservé de la dépravation qu’induit la vie en société, retrouvant par là une situation de pureté native. Ainsi rus barbara désigne la campagne non perturbée par la civilisation. On observera aussi que Barbarus, par un glissement assez naturel pour ceux qui l’ont vécu, est devenu bravus, c’est-à-dire brave, courageux [6].

C’est essentiellement parce que Montaigne observait avec effroi les actes barbares commis par les protestants et les catholiques au temps des guerres de religion qu’il a voulu dénoncer l’identification de l’altérité de l’étranger à sa supposée férocité. Le barbare, le « cruel », ce n’est pas nécessairement « eux », c’est aussi bien « nous ». Et même, ils sont peut-être moins barbares que nous ceux que nous nommons ainsi ! Tout en n’excusant pas le cannibalisme en lui-même, Montaigne montre que ce n’est pas pour le goût morbide de dévorer de la chair humaine que cette pratique est répandue dans les populations du Nouveau Monde, mais en raison d’une cérémonie bien codifiée de vengeance à l’égard des ennemis vaincus, précédée par un traitement paradoxalement très humain des prisonniers avant leur exécution, puis leur consommation. Pour Montaigne, les Indiens d’Amérique ont des mœurs différentes des nôtres mais, tout compte fait, plutôt moins barbares (cruelles) que les nôtres.

« Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourment et par géhenne un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par menu et déchirer, meurtrir aux chiens ou aux pourceaux, (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé [7] ».

Montaigne a donc cherché à rééquilibrer le couple « eux-nous » et a voulu défendre l’égale considération due aux différentes cultures. Mais, plus tard, l’une d’elle, l’occidentale, s’auto-désignera comme « la » civilisation. Elle proclamera sa prééminence sur les autres cultures en raison de la supériorité de sa science, de sa technique, du caractère rationnel de son organisation sociale [8], et estimera donc justifiée la colonisation. C’est ce que dira, par exemple, Jules Ferry proclamant le devoir des « races supérieures » de civiliser les « races inférieures », s’attirant alors la réplique mordante de Clemenceau prompt à démasquer derrière ce propos la prétention à juger la culture d’autrui à l’aune de la sienne propre. C’était dans le contexte de la défaite de 1870 après laquelle les Allemands expliquaient leur victoire sur les Français par la supériorité de leur propre civilisation. Clemenceau était ainsi préparé à comprendre l’humiliation vécue par les peuples d’Afrique du Nord en raison de la morgue des Allemands à l’égard des Français. « Regardez, tonnait Clemenceau à l’adresse de Jules Ferry, l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! […] Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’Homme !

[…] Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie [9] ».

Si donc la barbarie se laisse définir essentiellement par la cruauté, par la violence, alors le barbare, ce n’est pas nécessairement l’autre, l’étranger, le différent, mais, éventuellement le prétendu civilisé, celui qui ne sait pas regarder en lui-même la barbarie qui l’habite et la cause de sa cécité est dans son dédain pour « ce qui n’est pas de son usage ». Ce sera la thèse fameuse énoncée par Claude Lévi-Strauss en 1952 dans Race et histoire, critique implacable de l’ethnocentrisme . « En refusant une pleine humanité à ceux que nous appelons « sauvages » ou barbares, nous ne faisons que leur emprunter une de leurs attitudes, qui consiste à refuser tout ce qui leur est incompréhensible, étranger. Le barbare c’est d’abord celui qui croit à la barbarie [10]. »

Cette dernière formule est sans doute excessive et il conviendra de la discuter. Mais la critique de l’ethnocentrisme n’était pas arbitraire puisqu’elle qu’elle plaçait les enjeux liés à la définition du barbare à la hauteur d’une réflexion sur la notion d’humanité elle-même et non sur celle de civilisation. Ceux que nous appelons sauvages ou barbares, affirme avec justesse le grand anthropologue, ont comme caractéristique de se voir refuser « une pleine humanité ». Ce n’est donc pas la seule cruauté supposée qui définit le barbare, mais de façon beaucoup plus lourde de conséquences, son exil aux marges de l’humanité accomplie. Cela a-t-il commencé chez ceux à qui nous devons l’origine de notre culture, et singulièrement la propagation du mot barbare, nos ancêtres les Grecs ?

Petit détour par les Grecs.

On le sait le barbare, barbaros, est l’étranger, pas seulement au sens de l’extranéité, mais de l’énigmatique étrangeté de celui qui ne parle pas la langue intelligible des Grecs. Le barbare, selon une étymologie généralement admise, est celui qui s’exprime par onomatopées. « Bar-bar » imite les bruits d’une langue incompréhensible. Plus proche du chant inarticulé des oiseaux, la langue du barbare est difficilement audible, donc celui-ci ne parle pas ou parle si mal qu’il se meut à l’évidence dans un univers peu intelligible. Attesté en sanskrit avant d’être emprunté par le grec, le mot barbarah signifie « bègue », « celui qui bredouille », et donc le barbare est celui qui écorche les sons, qui « balbutie » (en sanskrit, balbalâ désigne le « bégaiement » et en latin balbus signifie « bègue »), qui redouble les syllabes d’une manière hésitante. Cette interprétation étymologique présente l’intérêt de la mise en évidence d’une caractéristique essentielle du barbare : il est celui avec lequel on n’entre pas aisément en communication. Même si cette étymologie n’est qu’une réinterprétation populaire des Grecs, cela suffit évidemment à rendre légitime la connotation d’une déficience langagière liée au terme de barbare.

On avance parfois que le mot aurait une origine encore plus lointaine. Dans la langue sumérienne, il y a cinq mille ans, bar aurait signifié l’étranger et le pluriel, par redoublement, bar-bar, désignerait donc les étrangers. Selon cette hypothèse, certes controversée mais suggestive, le barbare serait d’abord l’étranger et cette signification attesterait alors « une continuité et une permanence remarquables à travers les millénaires [11] ». Le barbare serait donc depuis des temps immémoriaux et sans solution de continuité, l’étranger.

Quoi qu’il en soit, le barbare c’est l’étranger dont l’étrangeté provient de ce qu’il n’accède pas à la plénitude du langage selon une caractérisation qui n’est pas propre aux Grecs puisque nombreuses sont les sociétés qui désignent les autres peuples comme « les muets », ou « ceux qui parlent mal ».

« C’est ainsi que les Slaves d’Europe appellent l’Allemand voisin nemec, le muet. Les Mayas du Yucatan appellent les envahisseurs toltèques les nunob, les muets, et les Mayas Cakchiquels se réfèrent aux Mayas Mam comme aux « bègues » ou aux « muets ». Les Aztèques eux-mêmes appellent les gens au sud de Vera Cruz nonoualca, les muets et ceux qui ne parlent pas le nahualt, tenime, brabares ou popoloca, sauvages [12] » . Notons au passage qu’en léguant aux langues romanes le terme de barbarisme, les Grecs nous rappellent qu’une composante de la notion de barbare est de ne pas parler correctement la langue grecque. Commettre des barbarismes, en effet, c’est abîmer la grammaire en inventant des mots ou des tournures inappropriées.

Mais à y regarder de plus près, en particulier à partir d’une enquête sur le corpus des œuvres littéraires et philosophiques produites par les Grecs, le déficit de langage et donc de capacité rationnelle propre aux étrangers, pour essentiel qu’il soit, repose sur une autre caractéristique du barbare et qui renvoie à des considérations politiques : le barbare est celui qui n’a pas besoin d’accéder à l’outil qu’est le logos (en sa double signification de langage et raison) parce que son régime politique est celui de la soumission à un despote et non celui de la concertation démocratique qui associe logos et nomos, rationalité et loi. Le Grec se soumet à la loi que sa raison dialogique élabore tandis que le Barbare, acceptant la volonté du tyran, se considère plus efficace dans ses entreprises, en particulier militaires, là où l’obéissance est la règle. Aristote effectuera ce constat après d’autres : « Les barbares sont par le caractère plus portés à la servitude que les Hellènes, et les Asiatiques que les Européens, ils supportent le pouvoir despotique sans élever aucune plainte [13] ». Le même Aristote observera que l’esclave, souvent ancien barbare n’ayant pu vivre que dans un régime tyrannique, est par nature inapte à se diriger soi-même ; incapable de liberté il ne peut que se soumettre à autrui.

Pourtant, ce serait aller trop vite en besogne et risquer l’anachronisme, si l’on accusait alors les Grecs d’être, comme on dirait aujourd’hui, ethnocentriques ou racistes. Ces termes modernes ne doivent pas être transportés sans précaution dans l’univers grec puisque l’on oublierait alors ce qui vient d’être rappelé : l’antinomie entre les Grecs et les Barbares doit être pensée comme une opposition entre ceux dont le régime est la liberté soumise aux lois rationnellement élaborées dans la Cité et ceux dont le régime est pure soumission à une autorité despotique. Il arrive d’ailleurs aux Grecs de reconnaître l’humanité des Perses, par ailleurs barbares emblématiques, ce dont Xénophon après Hérodote, donne le témoignage en racontant l’entrevue courtoise entre le Lacédémonien Agésilas et le satrape perse Pharnabaze [14] !

Il convient aussi de rappeler que les Sophistes de l’Antiquité grecque avaient ébranlé le préjugé déclarant naturels l’être du barbare et celui de l’esclave. En effet, leur philosophie, reposant sur la distinction entre ce qui est par nature et ce qui est par convention avait ouvert une brèche dans l’ontologie régnante. Puisque les différences ne sont pas naturelles, elles échappent au destin, et peuvent en droit être réduites. « Par nature, nous sommes tous et en tout de naissance identique, Grecs et barbares […]. Aucun de nous n’a été distingué à l’origine comme barbare ou comme Grec : tous, nous respirons l’air par la bouche et par les narines [15]. »

Par conséquent, dès lors que l’esclave peut être affranchi et le barbare éduqué, ceux-ci ne sont pas emprisonnés dans des essences figées, et la perspective d’une humanité universelle s’ouvre alors largement, ce que le stoïcisme avec le cosmopolitisme dont sa philosophie est porteuse et le christianisme avec l’universalisme [16] qu’il proclame, contribueront à affermir.

 

[1] de ROMILLY Jacqueline, « Les barbares dans la pensée de la Grèce classique », Conférence donnée à Ottawa le 30 mai 1993.

[2] MONTAIGNE, Les Essais, I, XXX, Paris, Le Livre de poche, 2007, p. 205.

[3] DUMONT Jean-Claude, « Plaute, Barbare et heureux de l’être » dans L’image du Barbare en Grèce et à Rome, Ktéma, n° 9, Strasbourg, 1984, p. 69-77.

[4] DEREMETZ Alain, « Entre Grecs et Barbares, les Romains et la pensée de leur identité », dans Études inter-ethniques, Université de Lille III, 10 1995, P.Vaydat (dir.), p. 59.

[5] MONTAIGNE, Les Essais, II, XVIII, op. cit., p. 1028.

[6] ROUSSEAU André, « Le mot Barbare dans le vocabulaire indo-européen », », dans Études inter-ethniques, op. cit., p. 24.

[7] MONTAIGNE, Les Essais, 1, XXX, op. cit., p. 325.

[8] C’est ainsi que le Vocabulaire de la philosophie de Lalande, au début du XXe siècle caractérise la civilisation en opposant expressément les peuples civilisés aux peuples sauvages ou barbares.

[9] CLEMENCEAU Georges, Discours à la Chambre des députés, 30 juillet 1885, en réponse à celui de Jules FERRY prononcé trois jours plus tôt.

[10] LÉVI-STRAUSS Claude, Race et histoire, Paris, Gonthier, [1952], 1961, p. 22.

[11] ROUSSEAU André, op. cit., p. 19.

[12] TODOROV Tzvétan, La Conquête de l’Amérique,. La question de l’autre, Paris, Seuil, Points, 1991, p. 99.

[13] ARISTOTE, La Politique, III, 14, 1285 a 20.

[14] XÉNOPHON, Helléniques 4, 1, 29-39.

[15] ANTIPHON, frag. 44a B, col. 2.

[16] PAUL (saint), Colossiens, 3, 11. « Il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous ».