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Asclepia de Salone, non loin de l’antre du lion
dimanche 15 mars 2020
par Pascal G. DELAGE
popularité : 7%

Lorsque s’abattit la persécution de Dioclétien sur les communautés chrétiennes au printemps 303, la répression se fit plus sévèrement sentir dans les capitales provinciales où résidaient les haut-fonctionnaires de L’empire. Salone qui était la préfecture de la Dalmatie n’y fit pas exception, d’autant plus que le puissant empereur régnant, Dioclétien en personne, y avait déjà engagé des travaux pharaoniques pour s’y construire à proximité une villa palatiale sur le rivage de l’Adriatique. Probablement qu’il songeait déjà à l’époque à s’y retirer lorsque serait venu pour lui le temps d’abdiquer - avec son co-empereur Maximien - en faveur des césars Galère et Constance-Chlore. A Salone, l’une des toutes premières victimes de la persécution fut l’évêque Domio qui fut mis à mort le 10 avril 303 ou 304. Périrent à la même époque plusieurs soldats, mais aussi le prêtre Asterius et le diacre Septimius. D’autres furent aussi arrêtés comme ce foulon que l’on dira être venu d’Aquilée, Anastase, dont la légende veut qu’il était précipité à la mer, une pierre attachée autour du cou, le 26 aout 303 ou 304 [1]. C’est alors qu’intervint une pieuse et riche matrone, chrétienne depuis longtemps, Asclepia, qui ne voulut point laisser le corps supplicié sans sépulture. Elle envoya ses esclaves à la recherche du cadavre le long du littoral, leur promettant de riches présents en cas de quête fructueuse, et ces derniers furent assez heureux de retrouver le corps d’Anastase alors que des pécheurs le ramenaient dans leurs filets vers le rivage. Pleine de joie Asclepia recueillit le saint corps et l’inhuma secrètement auprès de sa propre villa avant de prendre la décision, la persécution cessa brusquement en avril 311 - l’empereur Galère ayant décidé d’accorder au christianisme le statut de religio licita -, de lui bâtir une mémoria (un petit mausolée) dans la nécropole de Marusinac à un kilomètre au nord de la cité [2].

C’est ainsi que se développèrent très tôt autour de la « tombe sainte » des inhumations dites « ad sanctos » auprès de cette memoria. Une basilique martyriale y fut même élevée un siècle plus tard, la tombe d’Anastase (mausolée L) étant enchâssé dans l’atrium de la nouvelle basilique. La memoria d’Anastase est datée du début du IVe siècle de par sa technique de construction. Il s’agit d’un édifice à deux étages, doté d’une abside semi-circulaire orientée vers l’Est, solidement bâti. On pénétrait dans le mausolée par l’étage supérieur par un escalier extérieur, un autre escalier (intérieur) permettant d’accéder à la crypte, une chambre voûtée, divisée en trois espaces, celui du milieu pouvant accueillir deux sarcophages. Il s’agit d’une construction soignée et onéreuse qui signe l’appartenance d’Asclepia à la haute société salonitaine, le caractère proprement martyral de l’édifice étant quant à lui attesté tant par la présence d’une fenestella confessionis à 1,5 m du sol, ouverture qui permettait le contact avec la tombe sainte, que par une petite mensa funéraire retrouvée à proximité accueillant les libations et offrandes faites au saint martyr. L’étage supérieur était réservé à l’accueil de la famille d’Asclepia et des membres de la congrégation chrétienne de Salone qui pouvaient s’y réunir [3] . La corrélation entre le mausolée de et la présence d’un corps saint est encore soutenue par l’épitaphe du prêtre Iohannes (VIe siècle) qui mentionne son souhait d’être inhumé auprès du martyre Anastase [4], l’archéologue R. Egger identifia alors très vraisemblablement la veuve Asclepia évoquée par la Passion avec la commanditaire du mausolée [5].

Le plus étonnant, c’est qu’Asclepia ait pu initier les travaux du mausolée d’Anastasius alors que l’ancien empereur Dioclétien venait juste de se retirer dans son somptueux palais sur les bords de l’Adriatique à quelques kilomètres de la nécropole de Marsinac. L’initiative de la riche salonitaine ne pouvait qu’être perçue que comme une provocation à l’égard du vieil empereur qui n’allait pas tarder à mourir dans son palais le 3 décembre 311, neuf mois à peine s’étant écoulés depuis l’édit de Galère. Mais un autre personnage dût également sourciller à l’annonce des travaux qu’entreprenait Asclepia. Il s’agissait du nouvel évêque de la cité, Primus, qui avait succédé au martyr Domnio qui n’était autre que son oncle. Dans son étude sur le culte des saints, P. Brown montre comment pour des laïcs influents de la communauté, et principalement comme les riches matrones telles qu’ Asclepia, la tombe, « lieu magnifique et privé », pouvait être un moyen de s’approprier le martyr et d’intervenir directement dans le leadership de la communauté de façon concurrentielle à celle de l’évêque ou du clergé. « Ainsi au tournant du IIIe et du IVe siècle, se profilait sérieusement pour l’Eglise chrétienne une ‘privatisation’ par les riches familles chrétiennes, de tout ce qui touchait à la sainteté [6], des femmes de haut-rang ayant été le « fer-de-lance » de cette tendance. Ainsi Pompeiana à Carthage qui obtint des autorités militaires le corps du jeune Maximien pour l’inhumer, ce que sa famille n’avait pu réaliser [7]. Probablement qu’elle y avait mis le prix Abundantia de Spolète qui rachète pour 35 pièces d’or le corps du martyr Grégoire [8].

Aussi est-il tentant de rapprocher le geste de la matrone Asclepia et de ce que cela pouvait impliquer vis-à-vis de la communauté chrétienne du sarcophage que se fit sculpter un couple chrétien de la haute-bourgeoisie de Salone au début du IVe siècle. Octavia Cara s’est fait représenter de pied avec son époux Salonus Sabinianus, un officier gradé, de part et d’autre, d’un Christ bon Pasteur, sarcophage retrouvé à Marusinac, non loin de la tombe d’Anastase. Or tant Cara que Sabinianus sont figurés entourés d’une multitude de petits personnages, hommes, femmes et enfants : plutôt leur parenté ou leurs dépendants, c’est probablement la protection accordée à la plebs Dei de Salone qu’ils ont souhaitée évoquer sur leur monument funéraire, une protection qui deviendra bientôt l’apanage des évêques. Curieusement, un proche de Sabinianus et qui assiste ce dernier lors des obsèques de Casta selon l’inscription funéraire, se nomme Ulpius Asclepius. Il s’agissait vraisemblablement d’un proche ou d’un parent d’Aclepia [9], et tant les officiers Sabinianus qu’Asclepius avaient dû servir dans les armées de Dioclétien, si ce n’est dans son palais de Split. Les chrétiens étaient vraiment partout.

détail du sarcophage de Cara
 

[1] Anastase est mentionné par le Martyrologe hiéronymien : VII Kal. Sept. : in Salona civitate Sancti Anastasi martyris hic fullo fuit

[2] J.-B. Ward-Perkins, « Memoria, Martyr’s Tomb and Martyr’s Church » in Akten des VII. Internationalen Kongresses für christliche Archäologie, Trèves, pp. 3-24

[3] cf. Gaultier Marjorie, La diffusion du christianisme dans la cité de Salone, 2006, pp. 50-51

[4] CIL III, 9527 : « Décédé dans un esprit de foi, il s’est présenté en otage en même temps que son épouse et ses enfants, révérant les seuls vénérables de saint Anastase. Le treizième jour du mois d’août, deuxième année de l’indiction… il acheva ses jours dans le siècle

[5] cf. encore E. Diggve, History of Salonitan Christianity, 1951, p. 78

[6] Peter Brown, Le culte des Saints, 1996, p. 49

[7] Acta Maximiliani, 3, 4

[8] Passio Gregorii presbyteri Spoleti, in Surius, XII, pp. 494-97

[9] CIL 3, 8752 ; Inscr. Sal., 411