Entretien avec Arevik PARSAMYAN
vendredi 15 janvier 2016
par Cécilia BELIS-MARTIN

Arevik Parsamyan, vous intervenez dans quelques semaines à la VIIIe Petite Journée de Patristique le 12 mars 2016 à Royan. Cette journée portera sur « Grégoire l’Illuminateur et les débuts de l’Église arménienne. » Vous y aborderez la question de la destruction/sécularisation des temples et des premières implantations d’églises en Arménie d’après les données archéologiques. Mais avant de nous parler des premières églises, pouvez-vous nous rappeler quelle était la religion des Arméniens avant la conversion du roi Tiridate au début du IVe siècle ?

Avant la christianisation du pays, la religion antique des Arméniens était le paganisme. Polythéistes, ses habitants vénéraient plusieurs dieux et déesses en même temps. Dans le Panthéon, la plupart des dieux principaux avaient des liens familiaux entre eux ; Aramazd, à la tête du Panthéon, est le père de tous les dieux et déesses, Anahit, la Grande Dame des Arméniens, est considérée comme sa fille (parfois sa femme). Le dieu Vahagn représentait les quatre éléments du monde ; Aramazd, avec Anahit et Vahagn, a fondé la triade suprême du Panthéon. Ses deux filles, Astrik, déesse de l’amour, et Nané, déesse du foyer, et son fils Mihr-Mithra, dieu du soleil et de la lumière, sont également inclus dans le Panthéon antique. Durant la période hellénistique les dieux arméniens furent assimilés aux dieux grecs et romains, tout en gardant leurs fonctions traditionnelles.

Selon Agathange, Grégoire l’Illuminateur organisa la destruction de tous les sanctuaires « païens » du Royaume. Aux yeux de l’archéologue, cette destruction fut-elle si systématique que voudraient le laisser entendre les sources chrétiennes ?

L’objectif de l’ouvrage d’Agathange était, bien sûr, de présenter l’histoire en faveur des chrétiens. Il est très probable que certains des temples cités par Agathange furent totalement détruits. C’est bien le cas des temples d’Artachat détruits au début du IVe siècle. Ceci est confirmé par les fouilles archéologiques. Cependant, pour décrire la destruction, l’auteur utilise parfois le mot temple, parfois le mot statue du dieu (déesse), et parfois les deux. Faut-il penser que la destruction d’une statue signifie destruction du temple ou ces temples ont-ils été sécularisés, c’est-à-dire désacralisés et sauvegardés ?

Malheureusement, plusieurs temples cités par l’auteur se trouvent aujourd’hui en Turquie où les fouilles archéologiques nous sont actuellement interdites. Nous ne pouvons donc pas, pour l’instant, vérifier les dires d’Agathange.

Il faut aussi tenir compte du fait que ce changement brutal ordonné par le roi fut admis par l’Élite qui accepta la destruction/désacralisation des grands centres du paganisme, alors que la population rurale, loin de la capitale ou des grandes villes, continua à vénérer les dieux païens pendant un certain temps. Là, ce changement se fit progressivement et les anciens temples furent fermés (et non détruits) pour toujours (exemple de Hoghmik).

Les rois sassanides tentèrent aussi d’imposer leur religion en Arménie. A-t-on retrouvé des traces archéologiques de cultes mazdéens comme ces temples du feu ?

Au IIe siècle la situation de l’Arménie était assez complexe. Les sources documentaires indiquent qu’à Dvin, par exemple, les Sassanides ont reconstruit un temple du feu. Les fouilles archéologiques de Dvin n’ont pas définitivement confirmé cette information. Or, à Etchmiadzin, un sanctuaire du feu est toujours visible sous l’abside de la Cathédrale de la Sainte-Mère-de-Dieu. Ce temple du feu fut désacralisé et fermé au début du IVe siècle.

On sait qu’en Occident, les responsables religieux ne se pressèrent pas pour réoccuper les espaces et les édifices autrefois dédiés aux anciens dieux. Qu’en est-il en Arménie ? Des églises furent-elles édifiées assez vite sur les sanctuaires païens ou observe-t-on la même chose que dans l’Empire romain ?

À la différence de l’Empire romain, nous supposons qu’en Arménie quelques temples seulement furent réutilisés. Cette hypothèse reste à confirmer. Toutefois, souvent des églises furent construites près des anciens lieux de culte païen : ce fut le cas de Garni, où l’église fut édifiée à côté du temple antique encore visible, ainsi que d’Aratachat, où l’église de la Sainte-Mère-de-Dieu, important lieu de pèlerinage, fut construite pas très loin du temple antique totalement détruit.

Votre cursus universitaire s’est déroulé principalement à l’Université d’Erevan. Même si la question est bien trop vaste, pouvez-vous nous dire ce qu’il en est de la recherche sur l’Antiquité tardive en Arménie ?

Au début du XXe siècle et durant la période soviétique on a entrepris l’étude de plusieurs sites archéologiques de la période antique et médiévale (Armavir, Garni, Artachat, Chirakavan, etc.). Elles étaient dirigées par de grands archéologues soviétiques tels que N. Marr, B. Piotrovski, K. Orbeli, et plus tard des archéologues arméniens tels que K. Ghafadarian, A. Kalantarian, F. Ter-Martirossov, H. Hakobian, etc. ont créé et développé l’étude archéologique en Arménie et transmis leur savoir-faire aux générations suivantes. Ainsi, en Arménie actuelle plusieurs sites font l’objet de recherches. L’Institut d’archéologie et d’ethnographie d’Erevan mène des études sur le terrain en collaboration avec des instituts internationaux. Ces missions France-Arménie, USA-Arménie et Arménie-Italie non seulement permettent des échanges de savoir-faire, mais donnent aussi la possibilité au monde entier de mieux connaître l’histoire de l’Arménie et de l’Asie Mineure.

Merci Arevik Parsamyan