Entretien avec... Jean-Marie AUWERS
mardi 10 février 2015
par Cécilia BELIS-MARTIN

Cher Professeur, du 20 au 22 mai prochain, se tiendra un colloque important à l’Université Catholique de Louvain (U.C.L.) portant sur la question fort délicate de « l’antijudaïsme des Pères : mythes et/ou réalité ? » Pouvez-vous nous dire qu’elle a été la genèse de ce bel et ambitieux projet ?

Il s’agit, en fait, d’une initiative de la Commission Nationale (belge) Catholique pour les relations avec le monde juif (CNCJ), qui dépend de la conférence épiscopale de Belgique. Le CNCJ a pour mission de favoriser de bonnes relations entre catholiques et juifs et de promouvoir la connaissance et la compréhension du judaïsme. Dans ce but, il a souhaité organiser un colloque dans un champ de recherche qui intéresse à la fois les chrétiens et les juifs et s’est adressée à notre faculté de théologie, plus précisément au professeur Didier Luciani (lui-même membre de la Commission). Le professeur Régis Burnet, lui aussi spécialiste du judaïsme ancien, a été immédiatement associé au projet. Et, quand le thème a été fixé, les organisateurs se sont adressés à moi, qui suis en charge de l’enseignement de la patrologie et de l’histoire de l’Église ancienne à Louvain-la-Neuve, pour introduire les participants à la problématique du colloque.

Comment passe-t-on ainsi du monde des Écritures à celui des Pères ? Peut-on parler d’une double vocation d’exégète et de patrologue ?

Ma première formation est la philologie classique (avec, déjà, un intérêt marqué pour les Pères de l’Église), que j’ai étudiée à l’Université de Liège. De là, je suis venu à la philologie sémitique et à l’étude de la Bible. J’ai consacré ma dissertation doctorale au Psautier en tant qu’ensemble organisé (et pas simple amalgame de psaumes). J’ai été engagé à l’Université catholique de Louvain comme assistant de recherche affecté au Centre de recherches sur la Bible latine, en raison précisément de cette double formation de philologue classique et de bibliste. A partir de ce moment, j’ai cherché à jeter des ponts entre les études vétéro-testamentaires et la patristique. J’ai appris de mon promoteur de thèse, le Père Bogaert, que « la monoculture appauvrit les sols ».

Enseignant à la Faculté de Théologie de Louvain, pouvez-vous nous parler de l’état de la recherche patristique en Belgique, pour peu que cette question ait du sens, l’étude des Pères nous renvoyant à des réseaux qui dépassent bien nos “frontières nationales” ?

Volontiers. La Belgique a une longue tradition d’études patristiques. Ce « nouveau Migne » qu’est le Corpus christianorum est l’initiative d’un Belge (le P. Eligius Dekkers, de l’Abbaye de Steenbrugge), à qui on doit également la clavis des Pères latins. La clavis des Pères grecs est elle aussi l’œuvre d’un Belge (Maurits Geerard), de même encore que la clavis des Apocryphes de l’Ancien Testament (Jean-Claude Haelewyck) et du Nouveau (M. Geerard). L’Abbaye de Maredsous s’est distinguée dans la patristique latine, en particulier l’édition des sermons de saint Augustin (Patrick Verbraken, Pierre-Maurice Bogaert, après bien d’autres). Justin Mossay a initié à Louvain-la-Neuve une importante recherche sur Grégoire de Nazianze, qui se poursuit encore aujourd’hui. Un Centre de recherches sur la Bible latine a été créé dans la même université par Roger Gryson. Des initiatives novatrices ont vu le jour en Belgique : la Library of Latin Texts (bases de données qui contient entre autres les textes des Pères latins) fondée et dirigée par Paul Tombeur (aujourd’hui à Turnhout), le Thesaurus des Pères grecs (Bernard Coulie, UCL). Bien entendu, l’enseignement de la patristique tient une bonne place dans les universités sœurs de Leuven et de Louvain-la-Neuve, non seulement pour les Pères grecs et latins (surtout dans les Facultés de théologie), mais aussi pour les Pères orientaux ou les auteurs byzantins.

Vous avez beaucoup travaillé sur le rapport des Pères pris en leur ensemble à la Bible, la singularité portant sur un livre comme le Cantique des cantiques ou le Psautier mais je crois savoir que vous préparez une édition d’un Père latin. Qu’en est-il exactement ?

Mes projets en cours sont nombreux. Je voudrais tout d’abord achever le volume sur le Cantique pour la série « La Bible d’Alexandrie », puis éditer quelques commentaires grecs sur le même livre (deux chaînes exégétiques et le commentaire de Philon de Carpasie). Du côté latin, il s’agira de publier l’ancienne version latine du livre de Tobie, puis de remettre sur le métier un projet d’édition bilingue (latin-français) des sermons de Pierre Chrysologue, archevêque de Ravenne au milieu du 5e siècle.

Merci M. le Professeur Auwers.