Entretien avec... Michele CUTINO
samedi 10 mai 2014
par Cécilia BELIS-MARTIN

Monsieur le Professeur, comment, étudiant, en vient-on à s’intéresser à Augustin à Cassiciacum ?

En effet, au début de ma production scientifique, dans le domaine de la langue et littérature latines, je me suis approché de la production chrétienne dans l’Antiquité tardive non pas pour l’étudier dans sa spécificité culturelle mais pour examiner de près le conflit idéologique entre paganisme et christianisme dans les dernières décennies cruciales du IVe siècle. C’est pourquoi cela m’a semblé un excellent point de départ d’étudier la polémique que saint Augustin engage avec ses sources néoplatoniciennes dans les Dialogues philosophiques composés pendant son séjour à Cassiciacum entre l’automne 386 et le printemps 387 avant son baptême, en particulier avec les tendances sceptiques qui étaient surtout fondées sur quelques sententiae ‘probabilistes’ attribuées au philosophe néoplatonicien Porphyre, c’est-à-dire, dans leur formulation en latin, latet omne verum, paucis esse concessum et omne corpus fugiendum. En outre j’ai étudié comment le futur évêque d’Hippone réinterprète à cette époque en termes chrétiens des questions très controversées dans l’antiquité, c’est-à-dire celles de la tripartition du savoir en éthique-logique-physique/théorétique, du désir universel du bonheur et de la liberté.

Est-ce en poursuivant votre recherche sur Augustin que vous en êtes venu “naturellement” à travailler sur Prosper d’Aquitaine ?

En fait, le troisième domaine de mes recherches, après Augustin et Ambroise, concerne la poésie latine chrétienne : il s’agit d’un véritable trait d’union dans ma production scientifique, puisque mes premiers essais se relient justement à l’étude du premier Augustin ou à certaines compositions apologétiques des auteurs chrétiens (Carmen contra quendam senatorem, Poema ultimum), qui remontent à la fin du IVe siècle, tandis qu’ensuite je me suis intéressé au phénomène de la reformatio in melius, sur laquelle J. Fontaine a attiré l’attention. Il s’agit, d’une part, du phénomène de l’utilisation par les poètes chrétiens du patrimoine de la culture classique et des transformations induites par les nouveaux contenus chrétiens, d’autre part de l’assimilation dans la poésie classique de l’Écriture Sainte. En particulier, ma perspective originale de recherche, sur le plan méthodologique, consiste à démontrer que la production poétique a une place significative même dans l’histoire de l’exégèse et de la théologie chrétiennes. À cet égard mon intérêt scientifique, à partir de 2001, s’est porté très tôt sur Prosper d’Aquitaine, parce que, tout comme Licentius, dont j’avais déjà étudié le poème en 2000, il rentrait dans l’entourage augustinien. À partir de Prosper j’ai élargi ultérieurement ma perspective : dans le cadre d’un contrat en tant que chargé de recherche pour la période 2005-2009, signé avec l’Université de Palerme, je me suis intéressé à la poésie latine chrétienne du Ve siècle en Gaule, en y prenant en considération les différents genres poétiques, en particulier la paraphrase biblique et la poésie théologique.

Où en sont actuellement les études sur Prosper d’Aquitaine ?

Jusqu’ici, en effet, l’œuvre de Prosper d’Aquitaine, l’une des figures les plus intéressantes du Ve s., a été largement négligée, si l’on excepte deux monographies, l’une du début du siècle dernier de P. Valentin, dont l’analyse, même si elle est un incontournable point de départ, est désormais dépassée, l’autre plus récente de A. Hwang, qui, sur le plan méthodologique, laisse beaucoup à désirer. Pour ma part, je pense que, pour parvenir à une compréhension véritable de cet auteur, il faut d’abord établir les ouvrages effectivement authentiques de l’Aquitain et les analyser de façon attentive. C’est pourquoi d’une part j’ai étudié avant tout le Carmen de Providentia Dei, qui sans aucun doute ne peut pas être attribué à Prosper ; d’autre part je me suis concentré sur l’œuvre poétique authentique de Prosper d’Aquitaine, le poème apologético-polémique De ingratis, les deux Epigrammata contra quendam obtrectatorem Augustini et surtout le Liber epigrammatum dont je prépare, depuis longtemps, la première édition critique avec introduction et commentaire. Une contribution importante, en ce qui concerne la production en prose de cet auteur, viendra aussi de la thèse sur le Contra Collatorem que J. Delmulle va soutenir à l’Université Paris IV Sorbonne, sous la co-direction de V. Zarini et P. Mattei.

Vous préparez la publication des Épigrammes de Prosper d’Aquitaine pour les Sources Chrétiennes mais aussi Sur les Patriarches et Sur Abraham d’Ambroise de Milan. Qu’est ce que cela représente comme challenge et/ou intérêt pour un chercheur de travailler pour les Sources Chrétiennes ?

Oui, même si j’ai signé avec Sources Chrétiennes seulement le contrat pour l’introduction et commentaire du De Patriarchis d’Ambroise de Milan, je voudrais destiner à cette collection l’édition du Liber epigrammatum que j’ai cité ; en outre, j’ai manifesté ma disponibilité pour plusieurs éditions entrant dans le projet de la publication intégrale des œuvres ambrosiennes. Je trouve que la caractéristique propre à cette collection est que sa perspective permet de bien conjuguer l’analyse littéraire - avec le texte et l’annotation critiques - et l’histoire des doctrines - à travers l’introduction consacrée à l’étude du contexte historique, théologique et littéraire d’un texte. Cette perspective s’accorde parfaitement avec la méthodologie d’analyse des textes que j’ai élaborée dans mes recherches.

Vous enseignez à l’Université de Strasbourg mais aussi à Palerme. Qu’est-ce qui peut caractériser l’enseignement de la Patristique en Italie selon vous ?

Il serait mieux de dire que j’enseignais à Palerme, en tant que chargé de cours, auprès de l’Université de l’État, en langue et littérature latines ainsi qu’en littérature chrétienne ancienne, et auprès de la Faculté de Théologie Catholique, en patristique : à partir de mon intégration définitive dans l’université française j’ai renoncé à ces engagements.

L’enseignement de la Patristique en Italie est compris dans les curricula des Facultés de Théologie Catholique, qui ne sont pas, cependant, des universités d’État, à l’inverse de la faculté de Théologie Catholique de Strasbourg où j’enseigne actuellement. Cela comporte une différence substantielle dans le recrutement des professeurs, qui en Italie ne se fait pas par concours, et, par conséquence, dans la formation des enseignants.

Merci Michele Cutino