La joyeuse cinquantaine
lundi 15 avril 2013
par Annie WELLENS

Que le temps liturgique de la « Cinquantaine joyeuse » [1] qui nourrit actuellement notre quotidien oriente nos cœurs vers le haut , Bessus très cher, dans l’ordinaire de nos jours.

Je ne cesse de rendre grâces pour la manière dont la liturgie nous façonne personnellement pour autant que nous la conservions en mémoire après la célébration et que, avec un soin diligent, comme par une sorte de digestion, nous assimilions ce qui nous sera profitable [2]. Relisant un sermon de notre grand Léon pour l’Ascension, je le reconnais comme l’un des meilleurs et des plus subtils interprètes de cet accord personnel avec le Mystère dont les harmoniques sont célébrées par tous [3]. Comment ne pas suivre nous aussi l’itinéraire intérieur des saints Apôtres ? Écoute en lisant avec moi, comme si nous étions ensemble : …fortifiés par tant de miracles, instruits par tant de discours, [ils] avaient cependant été terrifiés par la cruelle passion du Seigneur et n’avaient pas admis sans hésitation la réalité de sa résurrection. Mais son Ascension leur fit accomplir de tels progrès que tout ce qui, auparavant, leur avait inspiré de la crainte, les rendait joyeux. Ils avaient dirigé leur contemplation vers la divinité de celui qui avait pris place à la droite du Père. La vue de son corps ne pouvait plus les entraver ni les empêcher de considérer, par la fine pointe de leur esprit, qu’en descendant vers nous et qu’en montant vers le Père il ne s’était pas éloigné de ses disciples.

Ce qui ne signifie pas le Paradis sur terre. Pour peu que j’eusse été tenté par quelque débordement illuminatoire oublieux du mélange inextricable de bien et de mal qui caractérise notre monde, la promenade à laquelle m’invita Silvania, au bord des étangs proches de notre demeure, m’aurait servi d’efficace thérapie. Le printemps, quoique tardif, nous arrivait enfin et nous goûtions le renouvellement de la nature, manifesté particulièrement par des flotilles de canetons naviguant sur les eaux à la suite de leurs mères. Silvania, prévoyante, avait emporté des restes de pain, comme le fait ta Vera sur votre presqu’île du Golfe des Pictons. Bientôt, de plus en plus proches de la rive, dix jeunes canards se disputaient les bouchées de pain. Quelques uns, plus hardis que leurs frères, sortirent de l’eau et se faufilèrent dans les herbes. L’attendrissement émerveillé qui nous envahissait fut foudroyé en plein essor : un énorme felis sylvestris [4] bondit d’un fourré voisin et, en un éclair, repartit avec l’un des canetons dans sa gueule. Ce serait peu de dire que nous étions sidérés, nous étions accablés : croyant faire le bien, nous avions provoqué le mal. Notre geste d’affection nourricière envers les canards, nous avait mués en complices de leur prédateur. Nous parcourûmes les différentes dénominations qui pouvaient qualifier notre acte : bêtise, stupidité, erreur, imprudence… Le nombre des imbéciles est infini et nous en faisons partie [5], soupira Silvania, commentant à sa manière un passage de l’Ecclésiaste. Quel homme ne manque pas quelquefois de sagesse ? dis-je à mon épouse en guise de consolation empruntée à Pline l’Ancien [6]. Peut-être, enchaîna-t-elle, il n’empêche, nous nous sommes comportés comme des champignons, nous avons joué les Nicobule [7].

Nous avons pris en silence le chemin du retour, et nous nous sommes avoués ensuite que nous méditions le même texte de notre grand Grégoire au sujet du livre de Job : Nous tous, qui suivons la vérité, sommes-nous autre chose, en cette vie, qu’une aurore ? Car nous accomplissons déjà des actes qui relèvent de la lumière, et pourtant, sur certains points, bien des restes de ténèbres demeurent en nous. Le Seigneur l’a bien dit, par la bouche du Prophète : « Aucun vivant n’est juste devant toi ». Et il est encore écrit : « Nous trébuchons tous, bien souvent » [8].

Bacchus

[1] La fête de Pâques, célébrée annuellement dès le IIe siècle, s’augmenta d’un temps de préparation (triduum, puis « quarantaine » ou Carême), et d’une « Cinquantaine joyeuse ». Celle-ci, d’abord célébrée de façon unifiée comme « un grand dimanche de cinquante jours », se morcelle ensuite en célébrations individualisées (Ascension, Pentecôte).

[2] Bacchus s’inspire ici librement de Basile de Césarée, Homélies sur l’Hexaéméron, III,10 (références actuelles : Sources Chrétiennes 26 bis).

[3] L’enthousiasme de Bacchus pour Léon le Grand réjouirait aujourd’hui François Cassingena-Trévedy qui considère ce pape du Ve siècle, dans Les Pères de l’Eglise et la liturgie, éd. DDB, 2009, comme le « promoteur pour le peuple chrétien et, nous semble-t-il, le premier théoricien » d’une spiritualité liturgique.

[4] Comme déjà signalé dans une lettre de Bessus le felis sylvestris est un chat sauvage de naissance.

[5] Seule la phrase « le nombre des imbéciles est infini » se trouve dans l’Ecclésiaste, traduction de la Vulgate.

[6] Pline visait ici la folie passagère.

[7] Cette formule sibylline est due à Plaute, dans les Bacchides, où le vieux Nicobule, conscient d’avoir commis une imprudence irréparable s’exclame : « Je me suis comporté comme un champignon ».

[8] Grégoire le Grand, pape de 590 à 604.