Virgile, le Pseudo-Longin, Antoine et Athanase, même combat !
samedi 1er septembre 2012
par Annie WELLENS

Bacchus très cher, l’art épistolaire dont tu témoignes en me narrant des évènements douloureux est déjà en lui-même une consolation. Encore un peu, et tu pourrais, à l’exemple de Boèce (que soient confondus ceux qui osent mettre en doute l’authenticité de sa foi) écrire un prosimètre à la louange de Celui qui, à travers ce qui nous advient d’heureux et de malheureux, demeure la paix, le repos tranquille des bons, le but de notre contemplation, car Il est notre principe, notre soutien, notre guide, notre voie, notre fin [1].

Pour ma part, en ce jour, je suis dans l’exultation : le jeune catéchumène déjanté [2] qui prétendait se passer de catéchèse a reconnu son erreur et souhaite maintenant prendre le temps de l’étude principalement, me dit-il, sur la relation entre notre Dieu créateur, l’univers et l’homme. Je me réjouis de voir réorientée son énergie spirituelle récemment dévoyée. Il va devoir cependant apprendre à modérer son appétit de lecture, ayant tendance à l’excès dans tous les domaines où il s’exerce. Je n’ai pas manqué de lui rappeler la sobriété du chameau que notre Abba Antoine donnait en modèle : au chameau, il ne faut donner que peu de nourriture ; il la savoure en lui-même jusqu’à ce qu’il rentre dans son étable, il la fait remonter, la rumine jusqu’à ce qu’elle entre dans ses os et dans ses chairs [3]. Encore faut-il qu’elle soit de bonne qualité. Je te laisse juge des aliments que je me propose de servir à l’intelligence cordiale de mon jeune convive. Si tu vois quelques mets à ajouter au menu, n’hésite pas à me les indiquer, tu sais la confiance que j’accorde à tes jugements.

Bien qu’il ne soit pas écrit par un philosophe chrétien, mais précisément pour cette raison – puisque mon candidat au baptême se méfiait de la catéchèse - le Traité du Sublime de Longinus [4] me semble de taille à canaliser les débordements de ses excès d’enthousiasme, autrement dit à le faire penser et sentir de manière plus juste. Souviens-toi de ce passage qui nous avait nous-même séduits dans notre jeunesse : […] la Nature n’a pas fait de l’homme un vivant vil et ignoble, mais elle nous a fait venir dans la vie et dans l’univers entier comme dans une grande assemblée, afin que nous contemplions tout ce qui lui appartient et que nous soyons des lutteurs pleins d’ambition ; elle a fait naître aussitôt dans notre âme une passion irrésistible pour tout ce qui est éternellement grand et plus divin que nous. C’est pourquoi la totalité même de l’univers ne suffit pas à l’élan de la spéculation et de la réflexion humaines ; nos pensées dépassent souvent les limites de ce qui nous entoure, et si nous regardons la vie de tous côtés, en voyant combien l’extraordinaire, et le grand, et le beau, ont partout la prééminence, nous saurons vite pour quelles choses nous sommes nés. Après Longinus, il sera temps alors d’en appeler à Athanase d’Alexandrie dont le Traité contre les païens découvre le Créateur à partir de la beauté et de l’ordre du monde. Les images dont joue Athanase parleront, je l’espère, à l’intelligence sensible de son lecteur : la Sagesse de Dieu, le Verbe, tenant l’univers comme une lyre […] produit ainsi, dans la beauté et l’harmonie, un seul monde et un seul ordre du monde, ou bien, l’image d’un chœur composé de nombreux chanteurs…chacun chante selon sa nature et ses possibilités … mais tous exécutent une seule harmonie. Ma Vera, toujours aussi espiègle, venant de m’entendre lire cette dernière phrase à voix haute, pouffe de rire en m’imaginant chanter selon mes « possibilités » qui, m’assure-t-elle, feraient dérailler à elles seules non seulement toute mélodie mais encore l’ordre du monde.

Je ne crois pas t’avoir dit que le jeune homme dont il est question porte le doux nom de Virgile ce qui a fini de me le rendre encore plus cher, en dépit des incompatibilités d’humeur liées à la première rencontre. Car plus je relis les œuvres de Virgile plus je me plais à imaginer que Tertullien pensait à lui quand il estima que l’âme humaine était naturellement chrétienne.

Porte-toi bien en ce temps de vendanges qui vient de commencer.

Bessus

[1] On a beaucoup discuté sur l’authenticité du christianisme de Boèce (fin Ve-début VIe siècle), auteur de la Consolation de la Philosophie. Bessus prend vigoureusement parti pour un Boèce « confessant ». On peut regretter qu’il ne nous donne pas ses arguments.

[2] Le sens figuré, « fou, extravagant », si courant aujourd’hui du mot « déjanté » avait donc cours au VIIe siècle. A moins qu’il ne s’agisse d’un hapax.

[3] Il est difficile de savoir si Bessus cite librement les Apophtegmes ou la Vie d’Antoine, d’Athanase d’Alexandrie.

[4] Au VIIe siècle, le Traité du Sublime était donc déjà attribué à Longinus (Cassius Dionysius Longinus, 213-273 av. J.-C). La critique moderne attribue désormais ce Traité à un auteur inconnu qu’elle a nommé « Pseudo-Longin"