Origène for ever !
samedi 15 octobre 2011
par Annie WELLENS

Que maintenant le loup fuie devant les moutons, que les chênes portent des pommes d’or, que les hiboux rivalisent avec les cygnes… Pardonne-moi, Bessus ami, de commencer cette épître en compagnie de Virgile, grand maître en matière d’adynata ou d’impossibilia (selon que ton humeur, au moment où tu me lis, incline ton cœur vers le grec ou le latin) mais mon âme est partagée entre la compassion envers nos sœurs dont les cultures potagères sont menacées par les rongeurs et la joie engendrée par quatre jours d’études sur le Traité des Principes de notre Origène dont la mémoire, menacée depuis longtemps par des lecteurs perfides, mais qui, hélas, ne sont pas dépourvus d’autorité, semble enfin reprendre vie de manière visible. Les mulots antiorigéniens, bien qu’ayant fait nombre de ravages dans ses textes, sont maintenant tenus en respect par les héritiers orientaux et occidentaux de notre exégète alexandrin.

Je peux dire qu’Origène existe toujours et que je l’ai rencontré, grâce à la lecture de son Traité des Principes, en compagnie d’une dizaine de convives -je ne trouve pas de mot plus juste- réunis par le désir d’apprendre, de découvrir, de goûter des textes inconnus ou mal connus mais dont nous pressentions la richesse roborative. L’initiatrice, bénie soit-elle, de la rencontre, nous ouvrit sa maison et l’équilibre heureux entre l’étude, les conversations, les repas et le sommeil, nous fit irrésistiblement penser à la manière dont Augustin à Cassiciacum pratiquait l’otium , ce studieux loisir, bien que notre lieu d’ancrage ne se situât pas au nord de Milan, mais à Bergus (d’aucuns le nomment Burgum), en Gaule narbonnaise [1]. On y vénère dans un oratoire, faisant partie d’une villa ruinée, le corps d’un sous-diacre de l’Église de Smyrne, Andeolus, assassiné dans la région en 208, et dont le corps jeté dans le Rhône vint échouer sur la rive de Bergus. Amycia Eucheria Tullia, riche gallo-romaine, chrétienne sub secreto, aurait recueilli le cadavre et l’aurait enseveli, chez elle, dans le sarcophage païen où reposait déjà un enfant de sa famille. J’emploie le conditionnel car ma Silvania me conseille de me méfier des légendes trop dorées, surtout plus de 400 ans après l’évènement.

Il est vrai que je n’ai lu qu’une inscription sur le sarcophage : Aux Dieux Manes, Tiberius Julius Valérianus est mort à l’âge de cinq ans sept mois et six jours. Julius Crantor et Terentia Valeria à leur enfant chéri [2]. Par contre, mon épouse, qui n’est pas à un paradoxe près, s’enthousiasme pour les restes du temple de Mithra, contemporains d’ Andéolus, sans penser un instant que les tenants de ce culte pourraient avoir fait subir au sous-diacre le même sort qu’ils réservaient rituellement à des taureaux, comme en témoigne la violente effigie d’un bas-relief ainsi dédicacé : À la divinité de Mithra, au Soleil très grand, Titus Furius Sabinus, a fait faire et dédié cette image du dieu invincible. Je prie l’Esprit tutélaire de protéger ma Silvania de toute fascination tauroctone.

Un étrange phénomène s’est produit pendant la dernière nuit de notre vacance origénienne. Je fus réveillé par un bruit de roulement que j’attribuai à un passage de chariots ou de troupeaux. Mais le matin venu, les habitants de Bergus, en émoi, nous parlèrent d’un tremblement de terre qui - le bienheureux auteur de l’univers en soit remercié - ne provoqua aucune destruction. Il me plaît de te confier, Bessus très cher, qu’un instant j’ai imaginé un débordement colérique, venant des sphères célestes, savamment orchestré par Jérôme, furieux de voir l’intérêt que nous prenions à Origène, qu’il avait d’abord admiré, puis détesté au point de le traiter de « vipère ». En dépit de cet avertissement, je peux t’assurer qu’au moment où se séparèrent les invités au festin du Peri Archon, ce fut encore Virgile le meilleur interprète de nos sentiments à l’égard d’Origène :  On verra les cerfs agiles paître dans l’éther, et les mers aban­donner les poissons à nu sur le rivage , on verra, après avoir dans leur exil parcouru les terres les uns des autres, les Parthes boire l’eau de la Saône, ou la Germanie boire celle du Tigre, avant que les traits de ce héros s’effacent de notre cœur.

Ai-je besoin de te confirmer qu’il en est ainsi de toi à moi ?

Bacchus

[1] Il s’agit aujourd’hui de Bourg-Saint-Andéol, en Ardèche.

[2] Bacchus atteste ici que le sarcophage était visible au VII ème siècle (date estimée de sa correspondance avec Bessus, puisqu’ils font allusion dans leurs lettres précédentes à la mort récente de Grégoire le Grand), ce qui n’est pas sans intérêt quant à l’histoire ou à la légende de la découverte de ce tombeau par l’évêque de Viviers, Bernoin, au IX ème siècle.