Chrysostom’attitude en Narbonnaise.
vendredi 15 juillet 2011
par Annie WELLENS

Je ne crois pas t’avoir confié que la découverte, grâce à toi, de vins aux subtiles appellations patristiques, nous avait incités, Silvania et moi, à visiter leurs productrices, des moniales vivant en Narbonnaise selon l’esprit et la règle de nos Pères d’Orient. Depuis cette première visite, nous correspondons régulièrement avec celles qui nous ont si bien reçus. Leur hospitalité, liée à leur pratique monastique, prend le contre-pied de la maxime de Caton qui recommande : Ne te présente pas avant qu’on t’ait appelé. Pour elles, au contraire, recevoir les hôtes qui se présentent inopinément est une grande grâce.

Animées par l’esprit des Pères du désert, elles accueillent avec sollicitude les malades, les pénitents et même les démoniaques. Mais, tu t’en doutes, non sans discernement, celui qu’elles demandent et reçoivent du Maître intérieur afin de reconnaître le vrai désir de chaque solliciteur. Elles sont conscientes que des abus peuvent se produire, et consultent régulièrement (car elles sont grandes lectrices) tant les textes du concile d’Elvire, qui condamnent les chrétiens gyrovagues, porteurs de fausses lettres de communion [1], que les mises en garde du concile de Nîmes contre les prétendus clercs orientaux qui se font entretenir par les Églises des Gaules.

Mais leurs soucis actuellement sont d’un autre ordre et résonnent avec l’inquiétude transparaissant dans ta dernière missive au sujet de la sécheresse qui s’installe, aussi bien, donc, dans ton Golfe des Pictons, que dans leur province (à propos, sais-tu que, dans certains milieux, on voudrait remplacer le beau nom de « Narbonnaise » par celui de « Septimanie » ?). Les premiers mots que m’écrit l’Higoumène des moniales viticultrices rejoignent les angoisses des agriculteurs et des éleveurs dont tu me fais part : Qu’en sera-t-il pour nous des prochaines cuvées ? Comment le changement climatique que nous ressentons ici très fortement aura-t-il joué sur notre récolte ? Pour l’instant, nous manquons d’eau et avons célébré l’office prévu par l’Église pour demander la pluie. Il commence par le beau psaume 64 -numérotation des Septante- par lequel nous attendons tout de Dieu et restons dans l’action de grâces. J’ai d’autant plus goûté l’heureuse concordance de votre confiance en Dieu s’exprimant à travers l’expression liturgique, que vos courriers respectifs me sont parvenus le même jour. Je prie le Dieu éternel et incorruptible de nous réunir, pour un séjour bienfaisant, en cette laure bienheureuse. Songe, Bessus ami, aux hymnes d’Orient encore inconnues, dont tu pourrais enrichir ton hymnaire. Je peux t’assurer que tu recevras un excellent accueil quant à tes recherches, ces moniales manifestant autant de vigilance pour la qualité scripturaire et la force théologique de leur liturgie que pour celles, œnologiques, de leurs cépages. Si tu souhaitais des preuves de ces affirmations, je peux t’en apporter une double. D’une part, en dépit de ses préoccupations viticoles, l’Higoumène, dans la lettre dont je faisais mention, a pris le temps de m’envoyer des commentaires de nos Pères au sujet de ce passage du psaume 4 dont les différences de traduction avaient allumé une controverse entre Silvania et moi : Irritez-vous, mais ne péchez pas… D’autre part, j’ai goûté chez elles un vin blanc issu de raisins passerillés qui l’emporte, je l’avoue, sur mon vin jaune de Condat, lui que je pensais jusque là sans rival. Mais la qualité de ce fruit de la vigne jointe à l’éloquence de son nom – Saint Jean Bouche d’Or – convertit rapidement mon premier mouvement de dépit colérique en action de grâces. La lecture des textes du Père éponyme confirma ma réorientation intérieure provoquée par la dégustation de son vin : La colère n’est donc pas un mal ; elle le devient par l’absence de raison et de mesure. Voilà pourquoi le prophète disait : « Irritez-vous, mais ne péchez pas ».

Abreuvons-nous ensemble et avec joie à la sobre ivresse de l’Esprit.

Bacchus

[1] Litterae communicatoriae, lettres de recommandation signées par un évêque pour les chrétiens voyageurs, afin que ces derniers puissent être accueillis en route chez d’autres chrétiens.