Entretien avec... Aram MARDIROSSIAN
mercredi 10 août 2011
par Cécilia BELIS-MARTIN

Aram Mardirossian, nous vous devons une remarquable étude consacrée à la « Collection canonique d’Antioche » [1]. Pouvez-vous nous éclairer en nous expliquant ce que recouvre une telle appellation et quel fut l’auteur, ou tout au moins l’initiateur de cette collecte de textes canoniques ?

Le premier recueil de droit ecclésiastique – la Collection canonique d’Antioche (CCA) – a été composé dans la partie orientale de l’Empire romain par les « hérétiques ariens » et plus précisément par Euzôïos, l’évêque homéen – forme modérée au sein de l’arianisme, alors soutenue par l’empereur Valens – d’Antioche (Syrie) vers 370. Composé dans le contexte brûlant de la querelle arienne qui déchire la chrétienté durant tout le IVe siècle, ce « code » comprend les canons de cinq conciles réunis entre 314 et 364 (à Ancyre, Néocésarée, Antioche, Gangres et Laodicée – notre ouvrage comprend en annexe l’édition grecque intégrale de ces textes accompagnée d’une traduction française).

Ainsi la « Collection canonique d’Antioche » serait une arme ecclésiologique forgée de toute pièce pour contrer l’orthodoxie établie au concile de Nicée ?

Ce recueil consacre en fait la vision subordinatianiste (terme plus pertinent qu’arianisme) du droit : sans prétendre rejeter la norme coutumière – ce qui eut été illusoire – Euzôïos, et les subordinatianistes en général, souhaitaient promouvoir la législation conciliaire. Celle-ci leur paraissait plus efficace pour essayer d’uniformiser le droit de l’Église afin de mieux le contrôler. Soucieuse d’ordre et fondée sur des principes hiérarchiques inspirés de l’organisation impériale, l’Église homéenne travaillait à réduire l’espace occupé par la coutume dans le champ juridique. Les nicéens ou « orthodoxes » avaient opéré un choix différent. Majoritairement hostiles à l’évolution vers une Église impériale trop sécularisée, ils souhaitaient conserver, autant que possible, les structures traditionnelles. Peut-être se méfiaient-ils de la législation conciliaire du fait des brusques modifications qu’elle pouvait engendrer ? Abandonner à une poignée d’hommes, fussent-ils des évêques, le pouvoir de fabriquer du droit pouvait être interprété comme la tolérance à toutes les innovations, autant dire à tous les périls.

Pour Euzôïos, en revanche, la CCA était avant tout une compilation de combat. Mais les canons conciliaires qu’elle comprenait étaient susceptibles d’une double lecture. Sur un plan politique, aux côtés des motivations qui avaient mené les différents conciles à rédiger leurs dispositions respectives, l’évêque d’Antioche les intégra dans son corpus pour des raisons parfois différentes. À ses yeux, chacun des groupes canoniques était destiné à condamner un ou plusieurs des courants doctrinaux – tant nicéens que subordinatianistes rivaux – opposés à l’Église homéenne. Sur un plan juridique, la législation de la CCA s’articule autour de deux grandes thèmes : le contrôle de la hiérarchie ecclésiastique et la lutte contre les mouvements rigoristes.

Comment cette collection a-t-elle pu survivre et parvenir jusqu’à nous après la proscription des Eglises subordinatianistes sous le règne de Théodose Ier ?

Après leur victoire en 379 due à l’avènement de l’empereur Théodose Ier, les nicéens ne récupérèrent pas la CCA de gaieté de cœur. Mais ne pas se l’approprier immédiatement risquait de préserver la mémoire des homéens, laissant ainsi la porte ouverte à une éventuelle contre- offensive de leur part. Mieux valait neutraliser cette arme juridico-politique en se l’attribuant. Ainsi, il deviendrait possible de nier le conflit qui avait eu lieu, désarmant par là même toute future opposition. Sur le fond, la reprise de la CCA par les nicéens était envisageable, car bien que d’origine subordinatianiste, ses dispositions – de caractère strictement disciplinaire – pouvaient, au prix d’une lecture légèrement différente, être employées par eux en leur faveur.

Le concile de Chalcédoine (451) consacra la CCA en y ajoutant ses propres canons, mais bientôt, l’apparition de nouvelles collections, supérieures sur le plan technique, la firent tomber dans l’oubli. Malgré tout, à Byzance comme dans tout le reste de la chrétienté, la CCA allait constituer le cœur de la majeure partie des collections canoniques médiévales, la Dionysio-Hadriana adressée par le pape Hadrien Ier à l’empereur Charlemagne constituant un exemple typique. Euzôïos d’Antioche et les homéens étaient certes des vaincus de l’histoire, mais en élaborant la CCA, ils avaient laissé un héritage fécond : les racines à partir desquelles allait croître le droit de l’Église antique et médiévale.

Historien du Droit, vous vous êtes également penché sur le premier droit ecclésiastique de l’Eglise arménienne [2]. Quelles furent les principales étapes qui menèrent à l’élaboration de la collection canonique officielle de cette Eglise au début du VIIIe siècle ?

Pays de droit coutumier, le royaume de Grande Arménie adopte le christianisme comme religion officielle au début du IVe siècle. Cette conversion a des conséquences juridiques : à côté de la loi orale apparaît une nouvelle catégorie de normes, le droit canonique, qui est écrit. Ces nouvelles normes ne se substituent pas aux anciennes ; on assiste plutôt à une sorte de répartition entre les canons, limités à la sphère religieuse, et le droit coutumier qui garde un caractère général. Cette évolution s’accélère après l’invention de l’alphabet vers 405.

Le synode de Shahapivan réuni en 444 dans des circonstances dramatiques, édicte pour la première fois une législation canonique réellement adaptée au pays. Celle-ci reprend essentiellement la Collection canonique d’Antioche – version nicéenne évidemment ! – traduite en arménien il y a peu, qu’elle complète par une série de canons locaux qui présentent sur plusieurs points un caractère révolutionnaire par rapport à l’organisation de la société arménienne fondée sur le dynasticisme, c’est-à-dire un type de structure politique qui occupe une place intermédiaire entre une société clanique et un État centralisé.

Le recueil canonique établi à Shahapivan est interpolé et augmenté au début du VIIe siècle par le docteur julianiste (ultra monophysite) Yovhannes Mayragometsi qui est radicalement opposé au concile de Chalcédoine que l’Église arménienne avait rejeté en 553. Ce nouveau corpus qui n’est pas officiel trahit sur le fond la doctrine extrémiste de son auteur.

Au début du VIIIe siècle, le catholicos (chef de l’Église) Yovhannes Audznetsi impose à l’ensemble du pays une doctrine antichalcédonienne modérée avec l’appui du califat arabe destiné à prévenir toute intrusion byzantine. Dans le cadre de cette politique, il promulgue en 719 le Livre des canons arméniens qui reprend le recueil rédigé lors du synode de Shahapivan et les canons du VIIe siècle qui ne reflètent pas une coloration trop nettement julianiste. Le Livre des canons arméniens restera dans l’histoire comme l’œuvre juridique majeure de l’Église arménienne.

Un ouvrage ou un article en cours du côté de l’histoire de l’Arménie ou de droit de l’Eglise de l’Antiquité tardive ?

Je travaille actuellement à la rédaction de différents travaux qui couvrent, entre autres, ces deux domaines.

Merci Aram Mardirossian

[1] Aram Mardirossian, La collection Canonique d’Antioche, éd. ACHCByz, 2010.

[2] Aram Mardirossian, Le Livre des canons arméniens de Yovhannès Awjenc’i - Eglise, droit et société en Arménie du IVe au VIIIe siècle, éd. Peeters Leuven, 2004.