Dur printemps pour les Pictons.
mercredi 1er juin 2011
par Annie WELLENS
Entre l’exultation du renouveau printanier et la désolation d’une terre desséchée, Bessus, aidé par son épouse, manœuvre hardiment sa barque spirituelle menacée par la houle de l’acédie…

Bacchus, dont l’amitié m’est aussi roborative que l’explosion du printemps dans notre Golfe des Pictons, salut ! Cette belle saison nous ferait presque tourner la tête, tant les parfums, les couleurs et les sons se répondent [1]. L’odeur pénétrante du caprifolium [2], pourtant situé à plusieurs demeures de la nôtre, embaume notre maison dès que nous ouvrons une fenêtre. Hier, au cours d’une promenade vespérale passant, selon le goût inexorable de Vera, par les chemins les moins fréquentés, nous avons surpris un couple de cygnes blancs naviguant avec leurs six enfants, encore vêtus de leur duvet gris, au fil d’un minuscule cours d’eau dissimulé sous la végétation.

Dès qu’ils nous aperçurent, les parents gonflèrent leurs ailes et poussèrent une sorte de grognement soufflé ou soufflement grogné, je ne trouve pas de meilleures définitions, décourageant toute approche. Mon impertinente épouse, lisant par-dessus mon épaule, me souffle à son tour que je ferais mieux d’écrire tout simplement « ronflement », car le son émis par ces majestueux volatiles ressemblerait, selon elle, aux sonorités dérangeantes qui accompagnent trop souvent mon sommeil. « Enfin, maintenant, je me consolerai en pensant que je dors auprès d’un cygne… » conclut-elle. Et d’ajouter, car la solidité de sa foi lui permet de continuer à fréquenter avec audace la mythologie grecque : « Mais ne va pas te prendre pour Jupiter, je ne m’appelle pas Leda ».

Douce période pour les promeneurs que nous sommes, mais difficiles moments pour ceux qui travaillent la terre ou nourrissent des troupeaux : la sécheresse s’installe, menaçant l’avenir des moissons et celui des pâturages . Un voisin, éleveur de bovins, ayant épuisé toutes ses ressources, s’est résigné à faire abattre son cheptel. La compassion, hélas bien impuissante, que j’éprouve à son égard, m’a un temps détourné de la composition de mon hymnaire. Une sorte de dégoût m’avait envahi, me faisant douter de la validité et du bien-fondé de mon travail. Surtout, je me demandais s’il était de bon ton, alors que l’on souffrait autour de moi, que je continue à chercher, dans les livres, des textes qui me donnaient tant de joie. Il ne fallut pas longtemps à ma Vera pour comprendre le trouble qui m’agitait. En excellente thérapeute spirituelle elle me fit remonter le cours de mes « pensées » pour repérer le moment où j’avais basculé vers ce qui ressemblait fort à l’akèdia si bien diagnostiquée par notre Evagre qui voyait en elle la compagne de la tristesse, et inversement, nommait la tristesse condisciple de l’acédie. Je reconnus à l’œuvre celui qui règne sur la noire geôle, où au milieu des sanglots et des hurlements tous grincent des dents [3], le Deus inversus, le Tentateur cherchant à pervertir mes mouvements intérieurs.

Lorsque la paix revint en ma demeure secrète, je compris que j’avais été tenté de déserter le poste qui m’était assigné. Plus profondément, je devais consentir à ne pouvoir secourir ou vivre toutes les désolations du monde et faire confiance à la joie reçue de l’Ancien des jours, le seul à pouvoir tout tenir en ses mains bienveillantes. Je repris le dépouillement de textes d’auteurs anonymes du siècle dernier, et je reçus comme la confirmation de ma réorientation en découvrant l’Hymne pour implorer la cessation de la sécheresse. La prière nous permet de rejoindre nos frères en leurs situations diverses et de déposer celles-ci devant l’Incréé qui nous sauve. Je rends grâces pour le chant de cet anonyme qui sait si bien conjuguer le réel douloureux de ce qui advient avec sa foi en la grâce de notre Dieu. Permets-moi de t’offrir ces deux strophes qui en témoignent : Aux vents, les animaux, aux vents, les bêtes sauvages, / Aux vents, les hommes ouvrent la bouche pour reprendre leur souffle. / Et c’est aux vents que les oiseaux ouvrent le bec / Pour se donner l’illusion d’apaiser leur soif […] Nous te demandons donc d’ouvrir le ciel et d’amollir / Doucement les champs par une pluie féconde ; / La pluie que, pour les mérites d’Élie, Tu as donnée / A une époque impie, donne-la nous aussi.

Que ta prière se joigne à la mienne.

Bessus

[1] De quoi également faire tourner la tête aux historiens de la littérature qui reconnaîtront ici un vers de Baudelaire dans ses Fleurs du mal : Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Baudelaire a-t-il plagié Bessus ? Mais comment connaissait-il cette correspondance du VII ème siècle, tout récemment découverte ?

[2] Appelé plus communément aujourd’hui « chèvrefeuille "

[3] Le trouble de Bessus doit en effet être grand pour omettre la référence de sa citation qui est tirée, selon nos recherches, d’une hymne d’Hilaire de Poitiers, sur le Jugement dernier.