Entretien avec... Jean-Marc VERCRUYSSE
dimanche 10 juillet 2011
par Cécilia BELIS-MARTIN

Jean-Marc Vercruysse, vous avez publié il y a quelques années le Livre des Règles de Tyconius dans la précieuse collection des « Sources Chrétiennes » [1]. Mais quel est cet auteur pour le moins ignoré du grand public et à quelle époque a-t-il vécu ?

Tyconius est un laïc qui vécut dans la seconde moitié du quatrième siècle en Afrique du Nord. On ne peut donner avec précision ni l’année de sa naissance ni celle de sa mort. La seule œuvre qui nous ait été conservée de lui est le Liber regularum, considéré comme le premier traité d’herméneutique biblique en langue latine.

La démarche de Tyconius repose sur sept « règles mystiques », intrinsèques à l’Écriture, que l’Esprit Saint a utilisé pour obscurcir le sens du texte sacré. Afin de comprendre la « logique » qui a présidé à la rédaction de la Bible, Tyconius fournit les outils herméneutiques appropriés qu’il emprunte essentiellement à la rhétorique traditionnelle. Il attire aussi l’attention de son lecteur sur les promesses et les menaces que Dieu adresse aux nations ou à certains personnages. Pour ce faire, il privilégie le sens spirituel et souligne la pertinence des textes prophétiques pour l’Église chrétienne de son temps. Le résumé du Livre des règles qu’a donné saint Augustin, son contemporain, dans le De Doctrina christiana a longtemps dispensé de lire l’original, tout en assurant la notoriété de l’ouvrage.

Tyconius avait également écrit un Commentaire sur l’Apocalypse, dont l’original est aujourd’hui perdu mais qui a connu une diffusion importante au Moyen Âge. Césaire d’Arles, Primasius d’Hadrumète, Bède et surtout Beatus de Liebana l’ont abondamment utilisé, sans toujours cité leur source. Tyconius y abandonnait en particulier la lecture millénariste, c’est-à-dire l’interprétation littérale du règne terrestre de mille ans du Christ avant le Jugement dernier, d’après Ap 20, 1-8. Cette durée est pour lui symbolique. Elle désigne la période qui commence avec la Passion et s’achèvera avec la persécution finale. A la suite d’un long et patient travail d’éditions et de confrontation des textes médiévaux, Roger Gryson vient de faire paraître une reconstitution de ce commentaire aux éditions Brepols [2].

Est-ce Tyconius qui vous a mis sur la piste des donatistes car je me souviens que vous êtes intervenu lors du dernier colloque de La Rochelle en 2009 précisément sur cette question du donatisme [3] ?

Tyconius est inséparable du mouvement donatiste même si leurs relations ont été orageuses. On sait que le donatisme est né de la dernière grande période de persécutions sous Dioclétien, et plus précisément d’une contestation sur la sainteté de l’Église d’Afrique et sur la valeur de son baptême lorsqu’il fallut ordonner le nouvel évêque de Carthage. Ses membres refusaient toute compromission à l’égard de ceux qui avaient livré les Écritures aux autorités païennes – les traditeurs. Dès lors, deux Églises s’affrontèrent : celle que l’on appelle « catholique » et dont les principaux représentants seront bientôt Optat de Milève et Augustin d’Hippone, et celle des donatistes, l’Église « sans tache ni ride (Ep 5, 27) » qui tire son nom de l’évêque réfractaire de Carthage, Donat dit le Grand, élu peu après la fin des persécutions. Pendant trois siècles et demi jusqu’à l’invasion arabe, l’Église d’Afrique sera divisée entre catholiques et schismatiques. L’autorité impériale alternera les périodes de clémence et de répression, voire de séduction sous Julien, en intervenant directement dans le conflit à plusieurs reprises. La question ecclésiologique est centrale dans cette crise.

Tyconius fut d’abord un partisan du mouvement schismatique avant d’en être exclu par ses coreligionnaires en raison de ses positions théologiques jugées trop proches du camp catholique. Parménien, qui succéda à Donat à la tête du parti en 361, rédigea une lettre contre lui pour dénoncer et réfuter ses choix doctrinaux. Tyconius resta néanmoins à l’écart des deux Églises. Augustin regrette amèrement qu’il n’ait pas rejoint la Catholica et ironise sur ce ralliement manqué. Il me semble que Tyconius a écrit le Livre des règles pour dépasser cette situation de conflits entre chrétiens avec l’espoir de réunir les deux communautés autour de grands principes communs de lecture des Écritures .

Vous organisez également chaque année un colloque international à partir d’un thème biblique tiré de l’Ancien ou du Nouveau Testament ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Chaque année, sur le pôle arrageois de l’université d’Artois est organisé un colloque international autour de la Bible et son influence sur les cultures, les littératures et les arts. Le programme est construit à partir du passage biblique à l’origine de la rencontre, puis sont déroulées les grandes étapes de sa réception dans le champ littéraire et artistique. En vingt ans, nous avons accueilli plus de cent cinquante intervenants, français et étrangers, dont certains sont de fidèles collaborateurs. Dans une démarche intertextuelle et une perspective diachronique, le sujet porte sur un livre (Livre de Job, Livre de Jonas) ou un personnage (la Reine de Saba, Jean le Baptiste), un lieu (la Jérusalem céleste, le Jardin d’Éden) ou un épisode (l’Annonciation) ou encore une péricope célèbre (le Prologue de Jean, la Parabole du fils prodigue). Il est emprunté alternativement à l’Ancien et au Nouveau Testament.

Les communications sont-elles ensuite publiées ?

Les actes des colloques sont publiés dans Graphè, jusqu’il y a peu revue et qui est désormais une collection éponyme au sein du catalogue de l’Artois Presses Université . Depuis sa création par le regretté Jacques Sys, disparu prématurément, Graphè reposait sur des numéros thématiques. De fait, chaque livraison se voyait davantage recensée comme un ouvrage à part entière plutôt que rangée parmi les périodiques. C’est la raison principale qui a conduit à transformer la revue en collection. Le titre original est conservé ; la couverture est reprise à l’identique, et la périodicité demeurera annuelle. Graphè devrait gagner en diffusion et il sera possible de commander les ouvrages chez les libraires.

Quel sera le thème du prochain colloque ?

Cette année, nous avons travaillé sur la Tour de Babel ; l’ensemble des interventions sera rassemblé dans le volume 21 de Graphè qui sortira au printemps prochain. Le colloque 2012 portera sur la figure néotestamentaire de Ponce Pilate et se déroulera les 29 et 30 mars à l’université d’Artois. Comme d’habitude, il est ouvert à tous !

Merci Jean-Marc Vercruysse.

[1] Tyconius, Le Livre des règles, coll. « Sources chrétiennes » 488, Cerf, Paris 2005.

[2] R. Gryson, Tyconius. Commentaire de l’Apocalypse. Introduction, traduction et notes, Brepols, Turnhout, 2011, d’après le texte reconstitué et publié dans la collection « Corpus Christianorum » 107A.

[3] « ‘In multa minutissima frusta’ : divisions, scissions et exclusions au sein du schisme donatiste », dans Pascal-Grégoire Delage (éd.), Les Pères de l’Église et les dissidents. Dessiner la communion, Actes du IVe colloque de La Rochelle, 25-27 septembre 2009, La Rochelle 2010, p. 205-221.