Présentation des communications
jeudi 25 août 2011
par Pascal G. DELAGE

VENDREDI MATIN : PROBLEMATIQUE BIBLIQUE ET PREMIERS JALONS.

- Yves-Marie BLANCHARD (Institut Catholique de Paris).

La dialectique chair / esprit dans l’évangile de Jean : théologie, anthropologie, herméneutique.

Relativement rare dans les évangiles, le mot « chair » fait cependant l’objet d’un traitement original dans le quatrième évangile et les épîtres johanniques. Certes, l’acception christologique saute aux yeux, avec en conséquence, dans la tradition théologique ultérieure, le recours au mot « incarnation » pour désigner l’humanisation du Fils et Verbe de Dieu entré dans l’histoire. Mais ce n’est pas la seule valeur du mot « chair », au demeurant distinct du mot « corps ». Tandis que ce dernier convient à la personne du Christ comme lieu même de la présence divine (le nouveau Temple), c’est plutôt le mot « chair » qui s’applique au sacrement eucharistique. Enfin – et sans doute est-ce là l’ouverture la plus décisive – le quatrième évangile ouvre la perspective de la dualité des sens de l’Écriture : « charnel » c’est-à-dire littéral et simplement humain ; « spirituel », en tant que porteur d’une Révélation portant le regard au-delà des apparences, à condition que le destinataire ait d’abord consenti à « naître d’esprit ».

- Marc COUMONT (pasteur, Eglise réformée de France).

Selon la chair et selon l’esprit, approches pauliniennes.

Paul est fidèle au premier testament. A la place du terme hébreu de « basar », il utilise des mots grecs, quoiqu’ils appartiennent à un autre monde mental. Il reprend les mots choisis par les traducteurs de l’ancien testament en grec : « sarx » (chair) et « sôma » (corps). D’un emploi quantitativement équivalent, les deux mots grecs se distinguent et se confondent. « sarx » deviendra une notion d’anthropologie éthique et religieuse. Mais l’image de homme serait incomplète sans la réalité du « Pneuma » (Esprit, Souffle). Ce dernier, opposé à la chair, permettra de passer de l’anthropologie à la sotériologie.

- Bernard POUDERON (Université de Tours et IUF).

La chair de Marie chez Justin de Rome et les gnostiques.

C’est l’évidence chez les Gnostiques, où Marie n’est qu’un « canal » par lequel descend du plérôme un Christ spirituel ; mais on constate une réticence similaire (quoique moins accentuée) chez un des Pères de l’orthodoxie, Justin de Naplouse. Même la doctrine de l’incarnation de Tertullien n’est pas sans poser problème sur ce plan-là. Bernard Pouderon met cette réticence, chez les Pères « orthodoxes », sur le compte de la doctrine aristotélicienne de la procréation tout autant que sur une dévaluation mal assumée du rôle « charnel » de Marie dans la conception du Sauveur.

- Marie-Laure CHAIEB (Institut Catholique de l’Ouest).

La faiblesse de la chair selon Irénée de Lyon : de l’opiniâtreté théologique à assumer la corporéité dans la relation à Dieu.

Alors qu’il combat le dualisme valentinien dans son Adversus Haereses, Irénée prétend n’être qu’un simple lecteur de S. Paul. Pourtant il ouvre bien des perspectives originales en reliant sa lecture de l’Apôtre à des principes qui lui sont chers : ainsi « la faiblesse de la chair » doit-elle être selon lui mise en lien avec une anthropologie résolument optimiste et pas seulement réduite à sa dimension moralisante ; le statut même de la chair doit être considéré en relation avec le caractère positif de la création voulue par Dieu et assumé par le Fils. Tout ceci converge vers la formule pleine de promesse : « le fruit de l’œuvre de l’Esprit, c’est le salut de la chair » (V, 12, 4). C’est donc une réelle théologie du « corps de chair » qu’Irénée propose dans son œuvre et il soutient même la nécessité de bien la connaître pour poser une authentique relation à Dieu.

- Magdalena DIAZ-AJAURO (Université Paris IV – Sorbonne).

Le « péché de la chair » dans la Vie grecque d’Adam et Eve. La relation entre la chair et le mauvais penchant dans une tradition judéo-hellénistique.

L’écrit pseudépigraphique connu sous le titre de Vie grecque d’Adam et Eve (VGAE) a été classé parmi les apocryphes de l’Ancien Testament. Attesté par vingt-sept manuscrits grecs, cet ouvrage présente l’histoire d’Adam et Eve avant et après leur expulsion du Paradis. Ces manuscrits font partie d’un ensemble plus vaste, la Vie d’Adam et Eve (VAE), connu par huit versions différentes (en grec, latin, géorgien, arménien, slave, roumain, copte, arabe).

La Vie grecque serait d’après nous un texte composé en différents étapes, entre le Ier siècle avant notre ère et le IIe siècle de notre ère, à partir des traditions judéo-hellénistiques. Sans aborder la vaste polémique autour de l’origine et la datation de cette source, nous considérerons les sources possibles d’une tradition précise de cet apocryphe, la notion du « péché de la chair ». Le « péché de la chair » est attesté dans la VGAE au moment où Dieu annonce les châtiments destinés à Eve dans ces termes : “ Tu avoueras ta faute jusqu’à dire : Seigneur, Seigneur, sauve-moi et je ne retournerai plus au péché de la chair (ἐπιστρέψω εἰς τὴν ἁμαρτίαν τῆς σαρκός)” (VGAE 25, 3).

D’une part, ce passage introduit un développement exégétique notable de Genèse 3, 16 qui nous permet d’établir un rapprochement avec d’autres midrashim (Berechit Rabba 20, 7 ; 9, 7 et 14, 4) où la punition accordée à Eve est associée au mauvais penchant (יצר). D’autre part, l’affinité avancée par Benjamin G. Wold avec le manuscrit de Qoumrân 4Q416 2 iv pourrait contribuer à comprendre les raisons de l’association de ἁμαρτία et σάρξ, réalisée par les auteurs de la Vie grecque, à partir d’une lecture intertextuelle de Genèse 3, 16 ; 2, 24 ; 4, 7 et 6, 5. Dans cette association propre à la Vie grecque, le terme σάρξ s’éloigne d’une certaine façon du בשר hébreu, qui fait référence à l’être humain, par le cotexte relatif à la procréation dans lequel cette notion s’insère et du fait de son lien avec ἁμαρτία.

   

VENDREDI APRES-MIDI : APPROFONDISSEMENT DOCTRINAL ET NOUVELLES PRATIQUES

- Gilles DORIVAL (Université Aix – Marseille I).

Origène, théologien de la chair.

La question de la chair est abordée par Origène à propos de la résurrection. Origène paraît se contredire : à la résurrection, « plus de chair » (Commentaire sur les psaumes 1, 5) vs « nous qui croyons à la résurrection de la chair » (Traité des principes III 6, 5). En fait la notion de chair n’est pas figée. Tantôt, elle s’oppose à la fois au corps et à l’esprit et s’identifie à la qualité charnelle, tant au sens physique (l’élément terre) qu’au sens moral (« être dans la chair » de Romains 8,9) ; de cette chair charnelle, connotée péjorativement, il n’y a pas de résurrection. Tantôt la chair s’oppose à l’âme et est synonyme de corporéité ; elle n’est pas de l’ordre de la qualité, mais du substrat ; ce substrat n’est pas le substrat fluent de chaque individu, mais celui qui subsiste, la « forme somatique » (eidos sômatikon) qui est destinée à ressusciter sous une forme supérieure ; la notion de chair a alors une valeur soit neutre soit plutôt positive. Tantôt, enfin, la chair a une valeur éminente, dans l’eucharistie ou dans le « cœur charnel » d’Ezéchiel 11,19 qui s’oppose au « cœur pierreux » ; ce cœur de chair désigne probablement la faculté d’union de l’âme avec le Christ ; dans le cas de la résurrection, le cœur de chair pourrait bien être la faculté d’union entre le corps ressuscité et Dieu.

- Jérôme ALEXANDRE (Collège des Bernardins).

Tertullien ou la chair paradoxale.

Dès son vivant, Tertullien a été célébré pour la vigueur de sa défense de la foi, mais critiqué pour l’outrance de certaines de ses vues. Jusqu’à nos jours, il a été reçu comme un théologien puissant et créatif, mais sa pensée est restée mal comprise. Le paradoxe de sa réception rejoint le fait que Tertullien lui-même voit l’homme et le mystère chrétien comme paradoxaux. Un sujet, omniprésent dans son œuvre, en témoigne : la chair. Nous verrons comment, à la suite particulièrement de saint Paul, Tertullien conçoit la chair comme le lieu de l’enfermement pécheur et tout autant comme son exact contraire. Chez lui, cependant, la chair est plus que l’alternative de la perdition ou du salut. Elle est une substance créée, aimée et sauvée. C’est pourquoi elle souffre, désire et meurt. Seul le Christ en révèle pleinement le sens.

- Marie-Françoise BASLEZ (Université de Paris IV – Sorbonne).

Du corps anéanti au corps glorifié : représenter et penser le corps des martyrs (dans la littérature chrétienne des trois premiers siècles).

La vénération des restes corporels des martyrs, qui se met en place à la fin du IIe siècle, peut étonner quand on songe à la volonté d’anéantissement dont témoignent les lettres d’Ignace d’Antioche, écrites en 116. Se trouve ainsi posée dans sa complexité, à travers les témoignages archéologiques et littéraires, les formulations doctrinales ou les gestes de piété, la question de l’attitude des premiers chrétiens envers le corps. Était-il voué à la maltraitance (grief adressé au christianisme dès les origines) et à la destruction comme lieu du péché ? Ou devait-il être préservé, même après la mort, et à quelles fins ? Expliquer les divergences de positions par une évolution générale de la société antique ne suffit pas, même si l’archéologie récente révèle un respect croissant du corps des défunts (inhumation, momification).

Il est bien sûr évident que le souci du corps et la préservation du corps mort a quelque chose à voir avec la croyance en la résurrection, mais que la question de la résurrection de la chair est restée relativement imprécise depuis Paul. En se demandant « avec quel corps reviennent les morts », Paul envisageait quatre processus de « transformation » qu’illustrent, chacun à leur manière, les récits de martyre, dans le contexte bien particulier des persécutions et de la mort infâmante dans les supplices. En suivant Paul, la transformation du périssable en impérissable pose implicitement la question de la préservation des corps, celle de l’infâme au glorieux conduit à donner un sens à l’épreuve du supplice, celle du faible au puissant suggère toujours implicitement des pouvoirs thaumaturgiques, celle du biologique (psychique) au spirituel (pneumatique) fait réfléchir sur l’ascèse et conçoit le martyre comme le sommet de l’ascèse.

Tous les récits de martyre témoignent de la foi en la résurrection, mais développent une réflexion sur le corps dans deux directions opposées. L’insistance apportée à la description de mutilations horribles, qui déshumanisent le corps et le réduisent définitivement au néant quand il y a refus de sépulture, constitue une démonstration inversée de la glorification à laquelle Dieu l’a promis : Dieu le recrée, si bien que la résurrection n’est pas liée à la préservation du corps. Dans d’autres récits, au contraire, le corps du martyre est préservé dans les supplices, que les témoins perçoivent comme une forme de transfiguration, révélant déjà le corps glorieux du ressuscité ; ce sont ces mêmes récits qui insistent sur l’enjeu que représente la réappropriation du corps par la communauté.

Le culte des martyrs évolue donc au cours du IIIe siècle. On passe d’une célébration mémorielle, conforme à la tradition grecque, où le tombeau intervient surtout comme un lieu de mémoire, au culte des reliques, une innovation chrétienne, qui prête des pouvoirs thaumaturgiques aux restes corporels et atteste de la dynamis des corps ressuscités dont parle Paul. Cette croyance trouve son origine dans l’épisode vétérotestamentaire d’une résurrection par contact avec les ossements du prophète Élisée. Les restes du corps mort gardent la même puissance spirituelle que le corps vivant : c’est ce qui explique le désir de se faire inhumé ad sanctos, auprès des martyrs.

- Emmanuel SOLER (Université de Rouen).

Incarnation, corps saints et purification des corps dans la prédication chrysostomienne.

Dans sa prédication, Jean Chrysostome a tenu un discours ambivalent sur le corps. Pour le prédicateur, le corps, sujet « aux bondissements bachiques » de la chair, était du côté de la tentation, des passions, de l’avilissement, lorsqu’il s’agissait, par exemple, d’évoquer le corps le plus avili et le plus avilissant, selon lui, celui des actrices, des prostituées ou le corps des spectateurs pervertis par la vue de l’exhibition du corps des actrices. En cela, la prédication chrysostomienne était apparemment ancrée dans une tradition ascétique syro-mésopotamienne, aux origines complexes, qui comportait une forte dualité et qui rejetait la chair et la matière du côté des ténèbres et du Mal. Cependant, Jean Chrysostome ne considéra pas le corps comme un mal en soi et ne le condamna pas irrémédiablement. En fait, comme le montrent les efforts déployés par Jean Chrysostome pour que la Nativité fût reconnue et célébrée comme fête liturgique, en Orient, la théologie du salut véhiculée par sa prédication se fondait sur l’économie du salut, sur le dogme de l’Incarnation divine.

Cette théologie, de manière paradoxale, faisait du corps le vecteur du salut et donnait en exemple le corps des martyrs que les chrétiens devaient imiter en préférant, à l’extrême limite, mourir plutôt que faire appel à des médecins juifs. Dans cette perspective, le corps des chrétiens devait se distinguer et se séparer des corps impies. Il devait se purifier et se sacraliser par la componction, par la dévotion processionnelle, le maintien dans des lieux et des espaces exempts de la tentation de participer à la gestuelle collective des non chrétiens, notamment à leurs danses. Les appels de Jean Chrysostome à la contention et à la retenue des corps chrétiens et l’autorité ecclésiastique qu’il chercha à imposer sur ces corps relevaient bien davantage de la théologie que de l’éthique. En effet, la voie du salut prônée par le prédicateur consistait pour les chrétiens à adopter des principes de vie en accord avec les principes de foi formulés dans le credo de Nicée, dans le contexte de l’aggiornamento nicéen décrété par le concile de Constantinople et par l’empereur Théodose, en 381. Les éléments du credo qui mettaient l’accent sur l’incarnation du Fils, sa passion, sa mort et sa résurrection rappelaient que le salut concernait le corps et devaient dicter aux fidèles, selon Jean Chrysostome, une conduite à même de faire de leur corps ce vecteur de salut dont il a été question précédemment.

- Benoît JEANJEAN (Université de Brest).

A propos des œuvres de la chair, l’utilisation de Gal. 5, 19-21 chez les Pères latins.

Le chapitre 5 de l’Épître aux Galates présente, sous la forme d’une tension dialectique, la lutte qui se joue en l’homme entre la chair et l’Esprit : seuls ceux qui domptent la chair et ses désirs par la force de l’Esprit sont appelés au Salut. Paul y énumère successivement en deux listes parallèles les ‘œuvres de la chair’ et les ‘fruits de l’Esprit’. Est-ce à dire que la chair, fruit de la Création et condition présente de l’homme, est irrémédiablement condamnée à la damnation ? Face à ce qui constitue un dilemme, les Pères latins développent autour de la liste des ‘œuvres de la chair’ (Gal 5, 19-21) un argumentaire qui vise à dédouaner la chair tout en soulignant la nécessité absolue d’une conduite vertueuse. Ces versets donnent lieu à des développements théologiques qui multiplient les rapprochements avec le chapitre 8 de l’Épître aux Romains et le chapitre 15 de la Première épître aux Corinthiens. Mais ils sont aussi l’occasion d’affiner les définitions de la ‘chair’ et de certaines des ‘œuvres de la chair’ auxquelles s’opposent les ‘fruits de l’Esprit’. Forts de ces définitions, les Pères n’hésitent pas à utiliser également la liste paulinienne pour stigmatiser les erreurs des hérétiques qui, à leur corps défendant, vivent cependant ‘selon la chair’.

- Delphine VIELLARD (Université de Strasbourg)

Les citations de Jérôme et d’Augustin au sujet de la chair dans la tradition canonique jusqu’à Gratien.

Les positions souvent opposées de Jérôme et d’Augustin concernant la valeur des relations charnelles ont longtemps inspiré la réflexion des canonistes. Nous nous proposons d’étudier quelques unes de ces réflexions.

   

SAMEDI MATIN : ENTRE REPULSION ET APPRIVOISEMENT

- Michel COZIC (Université de Poitiers).

De la chair assagie par la maladie : les lettres du moine Eutrope.

On pourrait donner à cette longue lettre de direction spirituelle un titre aussi long qui reflète un souci d’exhaustivité théologique et pastorale : « Du corps assailli par la maladie et de l’âme accablée par le doute, ou du mystère de l’incarnation du Christ dans l’extraordinaire des jours ». En effet, cette lettre du moine aquitain Eutrope – pas encore traduite intégralement en français – propose un véritable traité touchant à l’essentiel de l’Incarnation qui s’appuie sur la formule célèbre de Tertullien : « La chair est la charnière du salut ».

Nous proposons – après avoir cerné au mieux la personnalité de la riche et mystérieuse Cerasia, la correspondante d’Eutrope – de voir comment le conseiller spirituel procède avec sa dirigée pour dissiper ses objections – qui touchent à celles formulées par les manichéens et les ariens – sur la réalité de l’Incarnation à partir de l’exégèse de Romains 8, 3 : « Dieu a envoyé son Fils dans une condition charnelle semblable à celle du péché. » On essaiera aussi de montrer que la vulnérabilité volontaire du Christ est, corps et âme, une force pour le disciple du Christ.

- Aline CANELLIS (Université de Lyon UJM – Saint-Étienne).

Jeûne et éloge de la gourmandise dans le De Helia et ieiunio d’Ambroise de Milan.

Vraisemblablement rédigé entre 387 et 390, le De Helia est une œuvre élaborée à partir d’homélies réellement prononcées par l’évêque de Milan. Avec verve et habileté Ambroise prône le jeûne –dont la Bible fournit maints exemples–, en dénonçant tous les abus de la bonne chère (en particulier la gourmandise et l’ivresse). Il reprend en les retravaillant aussi bien des modèles grecs (Basile, Origène surtout) que des sources latines, qu’il utilise avec tant d’humour que ce traité sur le jeûne se transforme peu à peu en éloge de la gourmandise…

- Françoise THELAMON (Université de Rouen).

Ascèse alimentaire et vie angélique : l’idéal de perfection des moines d’Égypte.

Pour les moines d’Égypte au IVe siècle, l’ascèse n’est pas une fin, elle n’est que le moyen pour discipliner le corps, ses besoins et ses passions, pour en éprouver et dépasser les limites, en vue de parvenir à la contemplation spirituelle, à cette vie angélique qui anticipe, dès cette terre, la béatitude céleste, la vie avec Dieu. Dans l’Historia monachorum en particulier, le rapport du moine à la nourriture apparaît comme le véritable baromètre de sa progression spirituelle : entre satisfaction et négation du besoin de manger pour entretenir la vie du corps, l’aspiration au seul aliment spirituel est aussi un risque. Entre plantes sauvages crues et délicieuses nourritures apportées par les anges dans la solitude extrême d’un désert profond, le retour à la table frugale des frères s’impose parfois. Mais, à terme, celui qui parvient à la vie angélique, jouissant dans un corps rayonnant d’une longévité extraordinaire, apparaît sous les traits d’un vieillard au visage d’enfant.

- Pascal-Grégoire DELAGE (Séminaire de Bordeaux).

De la chair contrainte des saintes femmes.

L’empire romain tardif devenu chrétien fut aussi une époque de violences qui n’épargna pas les femmes tant dans le cadre familial que dans l’espace politique. Avant de devenir des figures hagiographiques, les « saintes femmes » exaltées par Jérôme ou de Palladius d’Hellénopolis, furent des femmes en « chair et en os ». Et leurs histoires personnelles avant leur conversion à l’ascétisme, avaient bien souvent été marquées du sceau indélébile de la violence et de la contrainte.

- Sophie MALICK-PRUNIER (Université de Lille).

Horace et le psautier : images plurielles du corps féminin chez les premiers poètes chrétiens.

La création poétique des premiers chrétiens est l’héritière d’une double culture, à la fois classique et patristique. L’originalité de la littérature tardive tient de ce rapport fécond entre les exigences de la foi nouvelle et l’attachement à une tradition culturelle toujours vivace. Les images du corps féminin, dans la poésie paléochrétienne, reflètent ces deux tendances profondes et leur étude permet de mettre en évidence un important travail de revalorisation du corps féminin. Après avoir analysé les modalités de représentation du corps d’Ève dans la poésie biblique, notamment chez Proba, Dracontius et Avit de Vienne, nous évoquerons l’ambiguïté du corps féminin dans la poésie martyriale, avec l’exemple de sainte Eulalie, célébrée par Prudence. Les représentations poétiques de la Vierge Marie chez Corippe et Venance Fortunat achèveront ce parcours et permettront de préciser les enjeux complexes d’une poétique de l’incarnation.

   

SAMEDI APRES-MIDI : LA CHAIR COMME LIEU DU SALUT

- Marcel METZGER (Université de Strasbourg)

Sexualité et mariage dans les Constitutions apostoliques : la voie moyenne.

L’imposante compilation de règlements pastoraux intitulée Constitutions apostoliques (vers 380, Antioche) accorde une place notable aux questions posées par la vie chrétienne dans des sociétés où se côtoient des « Grecs », des Juifs et des chrétiens de diverses tendances : l’accès aux bains publics, les observances liées aux phénomènes physiologiques, l’éducation des enfants et les désordres de la jeunesse, le mariage et la fidélité conjugale, le remariage, les courants rigoristes et les tendances hédonistes, les incidences des doctrines hérétiques, l’ordre des veuves et l’ordre des vierges, etc. À propos de la sexualité et du mariage, le document dénonce les doctrines excessives, pour préconiser, au contraire, une attitude équilibrée. Il proclame la valeur positive de la sexualité et du mariage, en tant qu’œuvres de Dieu.

- Benoît GAIN (Université de Grenoble)

La défense du mariage en Asie Mineure et en Syrie au IVe siècle.

On a trop souvent réduit la pensée des Pères de l’Eglise à l’exaltation de la continence et de la virginité. Mais leur recommandation du « renoncement à la chair », présentée par certains modernes de manière excessive du fait de leur ignorance ou parfois de leur malveillance, ne correspond pas à la réalité historique. Les Pères en effet ont su défendre la valeur et la sainteté du mariage contre ses détracteurs. On se limitera ici à l’Asie Mineure et à la Syrie du IVe siècle, régions où des groupes de fidèles ou d’ascètes, plus ou moins imprégnés d’encratisme, ont dénigré le mariage (et accessoirement certains aliments), jusqu’à en prôner l’abstinence totale. Les évêques de la Grande Eglise se devaient de réagir, comme ils l’ont fait au concile de Gangres, et de maintenir une voie médiane entre des excès opposés.

- Dominique LHUILLIER-MARTINETTI (Université de Rennes 2)

Le mariage et l’inflexion chrétienne

On aimerait pouvoir mesurer l’écart qui sépare le discours des Pères sur le mariage et les pratiques réelles des familles. Toutefois, par manque de données quantitatives (sur les divorces, les remariages…), la recherche tourne court assez rapidement. Il est alors plus intéressant de tenter de mesurer non pas l’écart, mais l’absence d’écart qui existe curieusement sur certains sujets, notamment l’âge de la nubilité des filles dans les écrits d’Ambroise de Milan. Alors qu’Ambroise et ses contemporains voient bien dans la fille de douze ans une enfant, aucune voix ne s’élève pour dénoncer des mariages trop précoces dont la réalité est attestée par l’épigraphie. C’est ce silence qu’il convient d’interroger.

- François-Xavier BERNARD (Université de Paris IV – Sorbonne)

Le corps malade et les pratiques médicales dans l’œuvre d’Augustin.

L’œuvre abondante d’Augustin fournit de nombreux indices sur les pratiques médicales de son temps et nous aide à comprendre le point de vue de l’Eglise d’Afrique sur le problème de la maladie, qui est au cœur des préoccupations quotidiennes des chrétiens. Comment l’Eglise se positionne-t-elle par rapport au problème de la maladie et de la santé corporelle ? Quelles formes de thérapie préconise-t-elle ? La foi chrétienne est-elle en « concurrence » avec la médecine et les diverses pratiques magiques et superstitieuses destinées à guérir ou à prévenir la maladie ?

- Pierre DESCOTES (Université de Paris IV – Sorbonne)

Nihil est animae sua carne propinquius : les rapports entre la chair et l’âme selon saint Augustin.

Un des grands reproches que l’évêque pélagien Julien d’Eclane a adressé à Augustin est d’être toujours resté sous l’influence du manichéisme, qui méprisait le corps et professait une dualité radicale, une hostilité irréductible entre la chair et l’âme. Et pourtant, quand on étudie la conception que développe Augustin dans sa maturité de penseur, on constate que c’est probablement justement parce qu’il avait, dans sa jeunesse, trop bien connu les conceptions manichéennes qu’il a par la suite soutenu la thèse d’une unité essentielle, d’une forme de coopération et de partenariat entre le corps et l’âme. C’est à travers l’étude d’une « lettre-traité » d’Augustin (la lettre 140 De gratia testamenti noui) qui permet de considérer en un seul regard les deux controverses, pélagienne et manichéenne (parce qu’elle est rédigée au moment où se font entendre les premiers échos de la l’agitation provoquée par Célestius à Carthage, et très probablement adressée à un ancien manichéen, ami de jeunesse d’Augustin) que nous essaierons de montrer la place qu’Augustin accorde au corps dans le salut de l’homme.

   

DIMANCHE MATIN : ACTUALISATION ET PERSPECTIVES

- Jean-Claude LARCHET (patrologue et théologien orthodoxe).

La valorisation du corps dans la théologie, l’anthropologie et la spiritualité patristiques.

Une fois dissipée la confusion entre le corps et la chair, il apparaît que les Pères ont fortement valorisé le corps, depuis une conception de la création où le corps est considéré comme fait lui aussi à l’image de Dieu, jusqu’à une représentation de la vie future à laquelle le corps est appelé à participer, en passant par une conception de la personne humaine comme composée indissociablement d’une âme et d’un corps. Cette valeur exceptionnelle reconnue au corps est sans aucun doute liée à ce qui constitue le fondement même du christianisme, à savoir l’Incarnation, c’est-à-dire que le Fils de Dieu a pleinement assumé non seulement l’âme humaine mais le corps humain, sauvant et déifiant ainsi l’être humain comme un tout. L’ascèse, qui vise à libérer l’homme de la chair, ne veut par là que mieux donner au corps la possibilité de mener un mode d’existence spirituel conforme à sa vraie nature et à son vrai destin, et de recevoir pleinement, avec l’âme, les fruits de la vie en Christ.

- Annie WELLENS (écrivain, directrice de collection aux éditions du Cerf).

Du discernement œnologique chez les Pères de l’Église. Boire ou se bien conduire, faut-il choisir ?

Une promenade dans les vignes du Seigneur, à travers les textes bibliques et patristiques, donne le vertige à tout lecteur de bonne volonté, pris entre deux vins, celui de l’intempérance générant des conduites mortifères et celui de la sobre ivresse, annonciateur du banquet eschatologique préfiguré par la coupe eucharistique. Au fil des siècles suivants, le péché d’ivrognerie sera abondamment disséqué dans les Dictionnaires de cas de conscience à mesure (ou à la démesure) du développement de la casuistique. Mais le désir intempérant ne concerne pas seulement le vin. Les excès d’ascèse, de lecture allégorique, de moralisme rigoriste (liste non exhaustive), apparaissent comme des conduites à risques pour nombre d’auteurs spirituels. « Mieux vaut boire du vin en accord avec la raison que de l’eau en ayant l’esprit obscurci par l’orgueil », avertissait déjà Pallade d’Hélénopolis dans son Histoire Lausiaque.

- Véronique MARGRON (Institut Catholique de l’Ouest).

Aujourd’hui les chrétiens au risque du corps : entre crainte et désir.

Après avoir étudié pas à pas les relations entre le christianisme et le corps au cours de l’histoire, qu’en dire aujourd’hui ? Notre communication s’attardera sur ce paradoxe toujours d’actualité : un corps réhabilité – jusque dans sa relation au plaisir, à la jouissance, mais aussi un corps craint, soupçonné, car non raisonnable, non maitrisable. Nous proposerons quelques éléments de compréhension de cette tension. S’ils relèvent de la théologie, ils s’ancrent aussi dans les ressorts psychiques qui sont en chacun et qui rendent bien souvent conflictuelle la relation que chacun entretient avec et dans son corps.