Lettre à un jeune libraire
jeudi 30 juin 2011
par Annie WELLENS

Tu m’as demandé, cher Libellus, quelle mouche nous piquait pour avoir ajouté une nouvelle collection au catalogue de notre maison d’édition. Tu me fais remarquer avec justesse que nous avons souvent déploré la course aux parutions nouvelles, celles que l’on pourrait définir comme de « faux livres ». À titre de preuve, tu joins à ton courrier, non sans malice, l’extrait d’un ouvrage dont je t’ai recommandé en effet la lecture Le livre et l’éditeur d’Éric Vigne, paru en février 2008 aux éditions Klincksieck : « L’éditorial, cédant à des contraintes exogènes, passera au service de la distribution, dont la rentabilité gouvernera désormais. Il y a fort à parier que la littérature de qualité, étrangère comme française, la poésie et les sciences humaines, au sens le plus strict de la recherche intellectuelle innovante, finiront alors dans quelques maisons spécialisées, repoussée aux marges de la vie éditoriale reconfigurée par l’hyperconcentration – d’aucuns les appelleront des Quichottes. Ce pourrait être le triomphe de la littérature de capitulation et de son pendant, l’essayisme marchandisé tous deux désormais formatés dans leur ton, leur écriture et leurs objets afin de donner du grain à moudre aux plateaux de télévision et aux émissions de radio, aux hebdomadaires et à leurs unes, aux studios de cinéma et aux maisons de production de leur bande-son, aux chaînes de magasins et à leur promotion commune du livre, du disque et de la vidéo –, le tout, rêvons un peu, intégré au sein d’un même groupe. »

La mouche qui nous a piqués n’est pas celle du coche. Tu t’en doutes, puisque, tout jeune que tu sois dans le métier, tu entretiens avec notre fonds un commerce au sens plénier du terme. La lecture de nos livres, je l’espère, témoigne suffisamment de la passion que nous portons à ces œuvres littéraires fécondées par l’amour de Dieu. C’est elle qui est le moteur de notre travail éditorial, c’est elle qui nous donne de découvrir des lecteurs érudits capables d’ouvrir les textes, sans les déflorer, pour des lecteurs novices, c’est encore cette même passion qui nous presse de proposer ces titres au plus grand nombre, connaissant d’expérience les bienfaits recueillis à l’ombre de tant d’auteurs devenus célèbres sans jamais cesser d’être familiers pour ceux qui les lisent.

La mouche qui nous a piqués, à la vérité, n’est pas vraiment une mouche, mais une abeille, celle de la résistance à « la littérature de capitulation » dénoncée par Éric Vigne. Une résistance qui en rejoint une autre liée à notre histoire éditoriale puisque, pendant l’Occupation, une partie des éditions du Cerf déménagea à Lyon et continua à publier sous le nom des éditions de l’Abeille. Grégoire de Nysse, premier hôte de la ruche des Sources Chrétiennes, abonde en variations sur les vertus de l’abeille et je ne peux que te recommander, cher Libellus, d’ouvrir toi-même ses œuvres pour en faire ton miel.

Lettre publiée dans « La lecture ou la louange des abeilles. L’esprit d’une collection », éditions du Cerf.