Commando colombanophile dans le Golfe des Pictons
mardi 1er mars 2011
par Annie WELLENS

Dans notre Golfe des Pictons, je suis en butte, moi aussi, non pas à un seul, mais à des disciples de disciples (je maintiens cette redondance significative) colombanophiles fraîchement débarqués, qui prétendent s’installer dans une partie de notre demeure. « Nous avons remarqué qu’elle était bien vaste, et que vous ne pouvez occuper à vous deux, même en vous séparant, toutes les pièces à la fois », m’a dit, d’un ton doucereux autant qu’inquisiteur, le chef de l’expédition, ajoutant que ses cinq compagnons et lui ne demandaient pas qu’on les entretienne mais qu’ils estimaient devoir être dédommagés des travaux qu’ils venaient entreprendre pour le bien de tous.

Comme toi, je connaissais le rigorisme ascétique et le manque de courtoisie de cette famille monastique, mais je découvris alors qu’ils pouvaient y adjoindre les subtilités d’une rhétorique entièrement à leur avantage. Ma Vera, les yeux modestement baissés ( j’entendais cependant son rire intérieur) fit remarquer qu’il serait sûrement malséant que des moines séjournent dans une maison où demeurait une femme. « Nous apprécions votre pudeur qui s’exprime par ces mots, répondit le plus jeune de la troupe, mais sachez que la Règle de notre bien-aimé fondateur, béni soit-il, interdit notre séjour dans une maison où se trouve une vierge. Or, puisque vous vivez sous le joug conjugal, nous pouvons en déduire que nous sommes en règle avec notre Règle. » Je préférai attaquer sur un autre front : « Hormis les travaux spirituels, quels sont les autres que vous destinez au bien de tous ? ». Un troisième larron se dressa de toute sa taille fort impressionnante et vociféra : « Nous allons assainir vos marais, et transformer l’humide en sec, comme dans la Genèse. » « Paix, frère Tullamore, réserve tes forces pour notre chantier ! » lui conseilla son Abbé. Ma vaillante Vera repartit au combat : « Mais qui vous a chargé de ces travaux d’assèchement ? ». « Les voies du Seigneur sont impénétrables, vous le savez. L’inspiration nous en a été donnée par un songe ». Pour nous, leur songe virait au cauchemar.

Comme au livre de l’Apocalypse, il se fit un moment de silence. En priant le Créateur infini du ciel qui a su imposer des limites à toutes ses créatures, je risquai le tout pour le tout : « Savez-vous que nos voisins et amis les plus proches sont les arrière-petits-enfants de Brunehilde ? » A peine avais-je terminé ma phrase qu’ils se signèrent tous frénétiquement en glapissant d’une même voix : « Les enfants des bâtards maudits par notre Père Colomban ! Fuyons, frères ! » [En 607, Colomban avait traité de « bâtards » les petits-enfants de Brunehilde (aieule du roi Thierry II de Bourgogne) : « ils ne recevront pas le sceptre royal car ils sont issus de mauvais lieux » . Brunehilde mit tout en œuvre pour renvoyer Colomban en Irlande mais l’expulsion échoua, ou plutôt, ce fut le bateau du retour qui s’échoua sur les côtes bretonnes.]. Jamais un mensonge ne m’a paru aussi léger à porter, et Vera, familière des chemins d’une saine morale, me confirma que mieux valait accepter un moindre mal afin d’ éviter un grand péril. Je serais curieux de savoir si les Règles pénitentielles de nos irlandais prévoient ce cas de figure.

Occupé par cette histoire, j’allais succomber au péché d’omission en oubliant de te dire que, grâce à ta dernière missive narrant les dégâts occasionnés par la pluie chez ton jeune voisin, j’ai relu avec gourmandise dans L’ordre de notre bien-aimé Augustin, au Livre 1er, 6-7, sa méditation nocturne sur l’écoulement des eaux derrière les bains de la villa de Cassiciacum : Je trouvais très étonnant que la même eau rendît en se précipitant sur les cailloux un son tantôt clair tantôt sourd. Entendant son ami Licentius frapper son lit avec un morceau de bois pour en éloigner les souris, Augustin conclut fort justement qu’il ne dort pas plus que lui-même, et l’interroge sur le phénomène repéré. Licentius propose l’explication très simple d’un conduit bouché par des feuilles tombées pendant l’automne, qui ralentissent l’écoulement. Puis, la pression aquatique se faisant plus forte, le « bouchon » saute. Augustin s’étonne de ne pas y avoir pensé et Licentius s’étonne de l’étonnement de son ami. Commence alors un dialogue, dans l’obscurité de la nuit éclairée par la vive lumière de leur intelligence, sur la source de cette attitude qu’est l’étonnement. Peut-être ton voisin colérique, si tu lui lis cette histoire, sera-t-il apaisé par le verbe augustinien.

Que Prudence accompagne notre entrée dans une nuit paisible : Bien que notre corps fatigué / gise doucement incliné / nous penserons à Toi, néanmoins, / ô Christ, dans notre sommeil même.

Bessus