Appétit de sciences
lundi 1er décembre 2008
par Annie WELLENS

Salut, Bacchus mon ami ! Depuis plusieurs jours j’hésite à tracer ces lignes, tant je redoute d’être la proie du Tentateur, le père des illusions . En même temps la joie qui irrigue mon âme m’incite à reconnaître dans l’évènement dont je vais t’entretenir la présence de l’Esprit illuminateur. Je me sens comme les malheureux navigateurs décrits par le psalmiste : montant aux cieux, descendant aux gouffres, sous le mal leur âme fondait ; tournoyant, titubant comme un ivrogne, leur sagesse était toute engloutie. Vera, ma savante épouse, te dirait qu’il s’agit ici du psaume 107 car elle s’est mise en tête de pratiquer l’hébreu, et refuse la numérotation de ma Sacra Vulgata familière. Que notre Jérôme irascible (selon ton qualificatif accordé avec tant d‘autres donnés par des avis plus anciens et donc autorisés…) qui doit maintenant goûter la douceur de l’assemblée des saints, lui pardonne ! Ma Septuaginta ne trouve pas davantage grâce à ses yeux, les traducteurs grecs et latins étant responsables, sinon coupables, selon elle, d’un déplorable découpage du psautier.

Je pensais que le voyage vers Caritaspatrum où, cette fois-ci, elle accepta de m’accompagner, lui changerait les idées, mais c’était bien mal la connaître. Les studieuses rencontres avec Marie-Anne Vannier et Sylvain Destephen ne firent qu’enflammer davantage son désir d’étude. La première l’émerveilla en lui commentant l’apport des Pères qui nous ont précédés quant à la compréhension de Genèse 1, 26 : la création « entendue » comme langage de Dieu. Le second lui dévoila une terra incognita en lui présentant le recensement de plus de 1400 clercs, moines, moniales et ascètes du diocèse d’Asie du IVe siècle à nos jours. Les yeux brillants, Vera m’affirma que cette méthode de travail deviendrait certainement une science à part entière : « Je vois un avenir radieux pour la prosopographie » murmura-t-elle doucement car elle n’est pas femme à se répandre en vains bavardages. Puis elle me pria de l’accompagner chez Emilien Lamirande : ses trois enseignements sur Marie-Madeleine l’attiraient irrésistiblement, particulièrement l’apport de la littérature apocryphe et gnostique. Elle en ressortit pensive, et j’eus bien du mal à la persuader de passer par les chronicae wellensis qui viennent de s’enrichir d’un nouveau fleuron encore plus impertinent que les précédents : Au secours Jean Damascène ! La perspective de rejoindre ensuite Eulalie de Mérida lui permit de prendre avec moi le temps du sourire et même du rire, Puis, avec son accord, je la laissai se recueillir auprès de la jeune martyre Eulalie et je courus pendant ce temps écouter les quaestiones disputatae de Martin de Saint Etienne relatives à la vocation au ministère, à la continence des clercs et aux ministères féminins. A vrai dire je ne tenais pas à plonger ma Vera dans ces quaestiones là, toutes disputatae soient-elles… Nous nous retrouvâmes pour retenir nos places à la Petite Journée de Patristique qui aura lieu le 21 mars prochain à Mediolanum Santonum ; nous nous demandons quelle force aurait pu retenir notre inscription tant le sujet d’études nous attire : Martin de Tours et l’évangélisation des campagnes de l’Ouest. Que nous serions heureux si tu nous rejoignais, ta Silvania et toi, sous l’Arc de Germinacus !

Enfin j’en viens au trouble (finalement délicieux, je l’avoue) dont je t’ai fait état au début de ma missive. Dans notre Golfe des Pictons notre épiscope souhaite établir un hymnaire de belle qualité pour faire pièce aux cantiques sauvages, sinon barbares, qui éclosent dans le plus grand désordre sous couvert d’inspiration spirituelle. La préparation à la fête de Noël semble un temps tout à fait propice et je suis chargé de collecter chez nos poètes chrétiens, depuis les origines, des pièces alliant la beauté littéraire et la force théologique. Tu comprends maintenant et ma joie de fréquenter les bibliothèques et ma crainte de verser dans la « gloire creuse » si bien dénoncée par Evagre le Pontique.

Prie avec moi « la source et le terme de tout ce qui est, de tout ce qui a été et sera plus tard » (ainsi chantait Prudence,voici plus d’un siècle, dans une Hymne pour toutes les heures) afin que je ne cède pas non plus à la pusillanimité en refusant un si beau labeur.

Bessus