D’une correspondance à l’autre.
mercredi 15 juillet 2009
par Annie WELLENS

Bessus très cher, le récit que tu nous fais au sujet de la construction probable de thermes aux portes mêmes du monastère qui t’est familier confine à l’épopée intérieure et je t’avoue que Silvania et moi, en dépit du sérieux de l’affaire, nous nous en sommes délectés en le relisant l’un pour l’autre à voix haute. M’en voudras-tu si je te confesse avoir ri autant que mon épouse en lisant la répartie tellement vive et spirituelle de la tienne ? Mais ton histoire ne s’arrête pas là, elle est devenue la mienne et tu es loin de soupçonner la suite qui, pourtant, te concerne. Voici trois jours, à l’heure où l’on commence à pouvoir se distinguer l’un l’autre, je contemplais les monts que l’on aperçoit de mon jardin, me réjouissant de la belle journée qui s’annonçait, lorsqu’un galop de cheval retentit sur la petite voie qui longe notre modeste villa. L’impétuosité du cavalier forçant sa monture en cette toute jeune matinée d’été réveilla soudain en ma mémoire l’image du fleuve Rhodanus, velox et ferox s’il en est. Sa funeste crue qui endeuilla l’automne 580 n’est pas près de s’effacer de nos souvenirs et l’effroi rétrospectif qu’elle continue d’engendrer en affecte, pour ceux qui l’ont vécue, toutes les saisons. Ce que Grégoire de Tours a rapporté s’est à jamais imprimé en moi : Après deux jours de pluies continuelles, Rhodanus et Saucona entrèrent en crue. Chose qui ne s’était jamais produite, les deux rivières vinrent se rejoindre au milieu de la presqu’île et formèrent un courant si violent qu’une partie des murs de la ville de Lugdunum fut renversée, d’où l’on peut juger du nombre de maisons qui durent être entraînées par les eaux. J’étais alors dans la ville, travaillant avec des amis sur les œuvres de Sidoine Apollinaire (dans le sein du Père Éternel, nous l’espérons, nous le croyons, depuis plus de cent ans, selon notre mesure humaine) dont le talent poétique le dispute en grandeur à son esprit de résistance aux Wisigoths d’Euric et aux hérésiarques ariens. Nous commentions son Action de grâces à l’évêque Fauste, et nous admirions ensemble la subtilité de Sidoine qui métamorphose Jonas en « aliment chantant » par la grâce de l’Esprit Saint. Tu connais ce passage : … quand [le prophète] parcourait les immenses replis de l’estomac du monstre, tandis que cet aliment chantant faisait retentir de psaumes l’intérieur de ses viscères et qu’en dépit de sa faim violente éjectant le contenu de son ventre à jeun et pourtant plein, la bête affamée vomit de ses entrailles hoquetantes le prophète intact sans l’avoir mordu. C’est alors que l’eau furieuse envahit la ville et que nous dûmes à une fuite éperdue notre salut. Le seul bienfait de cette catastrophe qui atteignit également la cité d’Aquae Sextiae, en Narbonnaise seconde, fut l’abandon définitif du cirque romain en cette ville.

Mais j’en reviens maintenant au cavalier qui fit lever tant d’images dans l’estomac de mon intelligence (notre grand Augustin nomme ainsi la mémoire). Comme il se rapprochait, je crus un instant reconnaître le tabellarius que tu m’envoies parfois. Il s’arrêta à ma hauteur, je sus alors que je ne le connaissais pas, et il me remit une lettre adressée à Silvania, ce qui m’agaça un peu. Elle eut la délicatesse de l’ouvrir devant moi et s’exclama joyeusement : « Ma cousine Dane, de Rupella Pulchra !… Elle aussi a fait le voyage de Caritaspatrum, et elle connaît Bessus, et elle s’inquiète pour les moines de Lucoteiacum. Écoute ! ». Charmé, j’entendis alors ce que je te retranscris ici, souhaitant que ta modestie n’en souffre pas : C’est avec grande appétence que je viens vers Caritaspatrum chercher une nourriture aussi roborative que raffinée, notamment celle que prodigue le très sage Bessus fort renommé. Quel ne fut pas mon émoi, hier, en lisant son éditorial ! Ainsi Lucoteiacum (celui des Pictons, non ?) serait menacé d’une vilaine attaque de luxure luxueuse ? Juste Ciel ! Que doit-on penser ? Pas plus tard qu’hier, à notre groupe de disciples qui bénéficient de l’enseignement bessusien, connu pour sa haute tenue et son solide pragmatisme, le maître nous donna rendez-vous pour la prochaine rentrée à… Lucoteiacum !! Juge de ma perplexité à cette lecture, augmentée par le désarroi manifeste du maître lui-même. Car enfin, né près de grasses prairies humides, Bessus n’a pu rencontrer le Rusé, le Serpent qui se plaît dans les caillasses chauffées à blanc ! D’autre part, ses disciples ayant la nuque raide, notre maître ne se lasse pas d’affûter la fine pointe de son enseignement : notre Créateur nous a formés LIBRES (ce qui ne nous arrange pas forcément), capables d’affronter les tentations les plus insidieuses. Ma visite à Caritaspatrum et une relecture attentive de l’éditorial ont raffermi ma confiance : nous ne serons pas tentés au-delà de nos faibles forces. Je remercie l’estimé Bessus d’éprouver nos capacités. Ses élèves pourront boire la tasse dans les thermes du monastère, ils ne s’y noieront pas.

Dane de Rupella Pulchra ne manque ni d’esprit ni d’appétit de science. Sa missive louait aussi sa rencontre avec Pierre Jay, un spécialiste de l’exégèse latine et chrétienne au IVe siècle, dont principalement celle de Jérôme. Elle se montrait fort reconnaissante au savant Michel Cozic qui le présentait. Adepte depuis longtemps des chronicae wellensis, elle s’en montrait une ardente zélatrice, et elle surveillait de très près les mouvements de la procession martyriale de Ravenne, ayant bien noté l’arrivée discrète, comme elles le sont elles-mêmes, de Félicité de Cartage et Justina de Padoue. Elle ne tarissait pas d’éloges sur l’aménagement du domaine Controverses et débats dans lequel elle avait passé plusieurs nuits studieuses.

Ce qui me réjouit encore plus, ami fidèle, c’est de savoir que tu as repris l’enseignement auprès de disciples selon ton cœur. Et je bénis la cousine de mon épouse pour m’avoir révélé ce que tu avais tenu caché.

Qu’un solennel Amen consacre notre amitié.

Bacchus