Querelle hymnologique
mardi 1er septembre 2009
par Annie WELLENS

Dois-je blâmer celle qui m’a dénoncé ou dois-je me réjouir de ta joie manifestée à l’annonce de la reprise de mon enseignement ? Dans les deux cas la manifestation de l’amitié est si flagrante, très cher Bacchus, que je n’hésite plus à en rendre grâces au premier Créateur, l’Ancien des jours, l’Incréé chanté par celui que l’on surnommait il n’y a pas si longtemps La Colombelle d’Eglise. Columcilla en notre Gaule romaine, Kolum Killé en sa langue natale gaélique, Comgil de son véritable nom. Je souhaite inclure, dans l’hymnaire dont on m’a chargé, ce poème abécédaire dont je viens de te citer les premiers mots, cet Altus prosator que l’on ne peut malheureusement attribuer à notre Colombelle avec une certitude absolue. Mais les preuves ou l’absence de preuves historiques doivent-elles l’emporter sur les qualités littéraires ? J’entends difficilement pourquoi au nom des premières il conviendrait (aux yeux de certains) de se priver des secondes. Tu l’as certainement deviné, ami très sûr, ce choix me vaut les foudres ou les moqueries de quelques clercs de notre Golfe des Pictons. Ils me reprochent de donner dans la nouveauté, de commettre l’imprudence, sinon l’impudence, d’aller moissonner au-delà de nos Pères du IV ème siècle, qu’ils posent en limite infranchissable. Je ne fus pas mécontent de leur rappeler que même pendant cet âge d’or les compositions hymniques de notre grand Hilaire de Poitiers ne furent pas comprises et qu’il attribua la responsabilité de cet échec au fait que les Gaulois sont peu habiles au chant des hymnes.

A vrai dire je crois que mes contradicteurs ne font guère de différence entre l’hymne Altus prosator et les nouveautés langagières ahurissantes, je leur accorde, développées récemment dans les Hisperica Famina, où des rhéteurs décadents et des grammairiens étranges s’en donnent à cœur joie, au sujet de la Création, de la chute des Anges et des hommes. Mon maître Henry Spitzmuller,dont l’œuvre sur les Carmina Sacra continue de me guider, ne se prive pas de dénoncer dans ces dits irlandais la déformation des mots, le mélange des dialectes et des langues, l’abus des épithètes étranges, des périphrases compliquées, des métaphores tirées par les cheveux, des formules absconses. Toute irlandaise soit-elle, l’hymne que je défends ne participe en rien à ces excès de style, ou bien quand ils existent, ils ouvrent au lecteur des horizons nouveaux. Sagement conseillé par ma Vera, et conforté par une rencontre sur le site de Caritaspatrum avec le frère Cassingena-Trevedy, orfèvre en hymnographie, j’ai proposé à notre épiscope de rassembler nos liturges afin de leur donner lecture et commentaires de la pièce littéraire qui m’importe. Ensuite, mais ensuite seulement, nous pourrons en débattre. As-tu remarqué combien se propage aujourd’hui la fureur de donner son avis sans prendre le temps de l’étude préalable ? On ne peut faire ce reproche à nos colloques qui réunissent tous les deux ans tant d’augustes maîtres et d’auditeurs passionnés. D’ici quelques semaines s’ouvriront les journées sur nos Pères et les dissidents. Vos noms, et les nôtres, sont parmi les premiers inscrits depuis la dernière Pâque. Plaise au Ciel que tous les futurs participants qui jusque là ont fait preuve de négligence quant à leurs inscriptions témoignent maintenant d’une célérité accrue pour ce faire. Je me demande si le maître de ces rencontres bénies, Grégoire-Eutrope, dans son désir de savoir le nombre précis de participants, n’est pas tenté par la pratique de la divination. Certes,il ne va pas jusqu’à revêtir les ornements de l’haruspice, certes, en lecteur assidu des Écritures, il s’appuie sur l’exemple de Joas auquel le prophète Elisée demanda de frapper le sol avec des flèches pour lui prédire le nombre de ses victoires, mais il ne conviendrait pas qu’un clerc aussi réputé fasse preuve de trop d’obstination exubérante dans ce domaine si troublant.

Encore quelques semaines et nous aurons la joie de vous accueillir, Silvania et toi dans notre modeste villa. Les débuts de l’automne accompagneront votre voyage ; en bien des endroits vous pourrez contempler les vignes aux mains des laborieux vendangeurs. Je vous réserve la découverte d’un vin accordé aux dissidences que nous étudierons ensemble. Jusqu’à l’avènement de cette heureuse fortune prie avec moi notre Dieu bienfaisant de nous accorder l’esprit et des temps convenables à l’esprit…et l’ardeur pour que notre soin ne manque pas à un si grand labeur, celui qui nous attend au colloque de Rupella Pulchra.

Bessus