Therapeutic park
lundi 25 janvier 2010
par Annie WELLENS

Depuis quelques mois, à chaque réception de livres nouveaux dans ma librairie, je suis malade. Combien de titres vais-je encore découvrir qui m’inciteront à mesurer la hauteur et la profondeur de mes blessures secrètes ? Combien de mots, toujours les mêmes, pour soulager des maux, toujours les mêmes, déclinés en mille et une collections ?

Le flot du livre thérapeutico-spirituel monte inexorablement.

Certes, j’éprouve la plus vive reconnaissance pour ceux qui fabriquent ces ouvrages débordant d’exercices pratiques. Ils manifestent envers les personnes malades d’elles-mêmes (et qui ne se sentirait pas concerné ?) une immense sollicitude.

Ce qui ternit quelque peu ma reconnaissance, c’est la poursuite infernale de l’efficacité. On plonge le patient impatient de guérir dans une marinade de psychanalyse allégée _ jungienne de préférence _ assaisonnée d’herbes cueillies au jardin bénédictin, de quelques grains de sel ramassés dans les déserts d’Egypte et d’une pincée d’épices ignatiennes.

Foin de l’exigeante relation psychanalytique : les groupes de thérapie traitent plus vite et lavent plus blanc. Je crains en effet, à long terme, la décoloration des patients. Et derechef, foin du patient travail de transformation lente que représente le choix d’une spiritualité. On coud ensemble des morceaux de tissus appartenant à différentes traditions sans penser au risque encouru lorsque viennent à craquer les coutures d’un tel patchwork.

J’ai lu, au dos d’un manuel concernant la déculpabilisation : « pas question ici de grandes considérations philosophiques ». Quelques petites m’eussent quand même rassurée. A force d’évacuer le questionnement de la pensée on finit par prendre pour des maladies ce qui relève de la féconde inquiétude existentielle. C’est à se demander si, par quelque paradoxe pervers, la multiplication de ces recettes de guérison ne démultiplie pas les maladies qu’elles prétendent soigner.

Je me réjouis de ce que Kierkegaard et Sartre aient échappé à ce déferlement curatif. Si l’on avait traité le désespoir du premier et calmé la nausée du second, quelques ouvrages feraient cruellement défaut au royaume de la philosophie. Autant vouloir opérer Sisyphe de son rocher.

Chronique publiée dans La Croix le 13 juin 2001