L’Apocalypse au risque de l’histoire : le film
mercredi 15 avril 2009
par Alexandre FAIVRE

Les maîtres du clair-obscur

L’image sobre et fortement contrastée du film évoque un parti-pris de rigueur, la succession quasi-identique de portraits individuels juxtaposés peut suggérer l’objectivité et l’objectivation des propos des savants interrogés. Mais cette juxtaposition correspond également à une réalité. Mordillat et Prieur ne font jamais se rencontrer et dialoguer les différents experts qu’ils invitent. Chaque entretien est individuel et l’interviewé ne connaît pas le contenu des autres entretiens (pas plus d’ailleurs qu’il ne connaît la place, l’importance et la forme finale que prendront ses propos lorsque le montage sera réalisé). Les jeux de lumière sur fond noir sont pratiquement la seule forme d’expression de l’image. Beaucoup de portraits présentent un clair-obscur très accentué. Certaines figures présentent presque une double face où celui qui parle apparaît tel un Janus avec une face sombre et une face de lumière. Les réalisateurs sont incontestablement les maîtres du clair-obscur.

Mais le clair-obscur a généralement pour fonction d’indiquer les contrastes, de marquer les relations entre les différents éléments de la composition, de suggérer les mouvements et les liens entre les différents personnages. Ici rien de tel. Le vis-à-vis du personnage qui nous est à chaque fois présenté, ce sont, en fait, les réalisateurs qui posent des questions auxquelles il réagit. Or, ce vis-à-vis est indécelable. On ne voit jamais les réalisateurs, pas plus qu’on entend leurs questions, ils se mettent hors champ. Ils sont la face obscure…

Cette présentation peut être vue - et présentée - comme une modestie et un désir de transparence. Rien ne devrait s’interposer entre ce que dit l’expert et ce que le téléspectateur veut bien recevoir et comprendre. La parole lui serait livrée brute. D’autres soupçonneront cette face obscure de machiavélisme. De même, beaucoup de médias, reprenant la formule des auteurs, s’extasieront sur « l’esthétique minimaliste de l’œuvre cinématographique », tandis que d’autres parleront de « radio filmée ».

Il me semble évident que l’on peut parler d’une certaine ascèse filmographique avec les conséquences que cela suscite. Premièrement, l’ascèse suscite toujours le respect, même chez ceux qui ne la goûtent pas [1] ; liée dans les esprits à l’idée de désintéressement, elle confère quasiment automatiquement crédibilité au témoignage de celui qui la pratique, et autorité à l’œuvre qu’il produit. Deuxièmement, l’ascèse suppose l’économie, et dans le cas précis, l’économie d’effets annexes laisse de la place et du temps à l’expression de la parole des chercheurs. Les seules illustrations sont des livres, des manuscrits et quelques cartes. Hormis la séquence de bruit mécanique qui introduit chaque épisode (une machine d’imprimerie ? Ce bruit pourrait évoquer quelque chose comme un processus agressif et inéluctable d’impression et de formatage des esprits… ) et le choix contrasté de la voix off, il n’y a peu ou pas de bruitage ou d’effets sonores. A vrai dire, je n’en ai repéré qu’un seul, mais il est extrêmement significatif et symbolique. Il s’agit d’un coup discret - un seul - donné au moment où, dans l’épisode 6, la voix off annonce la séparation de l’ancien et du nouveau testament : manière de souligner la thèse des auteurs opposant juifs et chrétiens et de l’imprimer dans les esprits ?

   

La méthode Mordillat - Prieur expliquée par eux-mêmes

La série réalisée en DVD contient en supplément une interview des réalisateurs. Ils nous y expliquent leur démarche. G. Mordillat insiste sur le processus de lecture des textes qui, visiblement, le fascine, et se demande à quoi l’on touche. Malgré son intérêt pour le fait littéraire, il met en garde contre l’illusion de toucher au fait brut, « on touche à la littérature qui, elle, est extrêmement près de l’histoire ». A mon avis, il serait intéressant d’approfondir cette réflexion, notamment en analysant des affirmations comme celles selon laquelle « les deux compagnons de malheur de Jésus n’attestent pas historiquement, mais littérairement que la mort de Jésus est un événement fiable ». L’historien sait bien qu’il ne pourra jamais faire revivre le passé et s’y transporter. En ce sens, il ne touchera jamais le fait brut. Mais il cherche à l’approcher et surtout à le comprendre. Il sait que le témoignage littéraire n’est qu’un témoignage littéraire, mais qu’il a été produit par un « extérieur » dont la réalité est autre que littéraire - l’auteur -, qui lui-même vise un autre extérieur (en termes linguistiques, au-delà du signifiant et du signifié, il y a des référents, des locuteurs et des récepteurs). C’est cela que l’historien cherche à atteindre et à comprendre - donc à expliquer - à ses risques et périls et notamment au risque que sa démarche scientifique l’amène à entrevoir une réalité qui lui déplait. Il n’y a d’ailleurs pas que des témoignages littéraires en histoire, il y a aussi - à partir surtout du troisième siècle - des témoignages monumentaux, archéologiques, épigraphiques, iconographiques… qui donnent l’illusion parfois de se rapprocher du fait brut, mais qui, en réalité, demandent tout autant que les témoignages littéraires, à être interprétés,situés, et confrontés aux autres témoignages. Le refus de dépasser le stade de la littérature peut cacher la peur d’aller jusqu’au bout de l’histoire…

Après avoir expliqué que le choix des chercheurs qu’ils effectuaient ne se basait pas sur un palmarès, qu’ils ne cherchaient pas à interviewer des « représentants » de telle ou telle institution ou de tel ou tel courant, que leur choix était fait à partir de nombreuses lectures et que la rencontre et la relation personnelle y était déterminante, ils abordent la question de la « relation entre le récit que nous faisons et que nous conduisons, et qui est clairement nôtre et dont nous sommes l’auteur, et ce que disent les chercheurs ». Dont acte ! Il y a bien dans les émissions télévisées, un récit conduit par les réalisateurs et dont ils revendiquent la paternité. Dans la série télévisée, le fil de ce récit est quelque peu dissous dans le flot d’informations et d’hypothèses amené par les chercheurs. Il est beaucoup plus flagrant dans leur livre. Or, Mordillat a beau prendre des distances par rapport à l’attitude de son ami Marguerat qui « cherche désespérément dans les textes à toucher l’histoire », un récit raconte toujours une histoire. Leur récit est donc une histoire susceptible à la fois d’être confrontée à d’autres histoires et d’être analysée du point littéraire.

La structure

Au travers des interventions des chercheurs, claires et nuancées, l’information est délivrée. Le découpage permet une progression dans l’acquisition des informations, un affinement, une précision, un approfondissement de la problématique. Les interventions donnent parfois l’illusion de se répondre l’une l’autre, elles peuvent révéler, à qui est attentif et averti, des différences de points de vue, des hypothèses variées qui se juxtaposent. La voix off vient régulièrement ponctuer les regroupements d’exposés. Si elle offre une synthèse ou un résumé de ce qui a été dit, ce n’est qu’une apparence : cette synthèse n’est pas une conclusion argumentée, et le résumé ne prend en compte qu’un aspect partiel de ce qui a été dit, c’est parfois seulement, un rappel de la dernière intervention qui sert de point d’appui pour exercer la véritable fonction de cette voix, permettre la relance et l’orientation du débat, fixer l’attention du téléspectateur et lui annoncer une nouvelle thématique.

Tout au long des dix premiers épisodes, les questions et les interventions progressent à la fois thématiquement et chronologiquement. Puis, au début de l’épisode 11, une question semble nous ramener en arrière : quel est l’an zéro du christianisme ? Cette question introduit une césure dans le discours et les deux derniers épisodes (comme les derniers chapitres du livre) laissent clairement apparaître l’idéologie des compilateurs.

Alexandre Faivre

Professeur d’histoire du christianisme

Université Marc Bloch - Strasbourg

article paru dans la revue Golias n° 123, décembre 2008, pp. 63-73.

[1] J’aime à comparer Mordillat et Prieur à ces saints hommes si bien décrits par P. Brown, ces ’ascètes’ qui attirent les foules, dont le succès populaire fait réagir les clercs avant qu’eux-mêmes soient considérés comme des clercs face aux« profanes »qu’ils attirent.