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L’hémine et le charivari
dimanche 15 juin 2014
par Annie WELLENS
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Il semble bien, Bacchus ami, qu’un vent de folie souffle sur les monastères qui nous sont chers. A Lucoteiacum [1], sous la bannière du frère cellérier [2]l’ensemble des moines a déclaré la guerre au Père Abbé qui souhaitait faire adopter à la communauté la Règle de notre Père Benoît. Pourtant, l’Abbé avait longuement mûri le projet, prenant soin de faire lire des extraits de la Règle, jour après jour, au réfectoire afin de familiariser ses moines avec l’esprit bénédictin.

Jusqu’au chapitre 39, tout se passa bien, la cause semblait entendue. Au début du numéro 40 intitulé « De la mesure du boire », une béatitude commune transfigurait les frères qui souriaient de contentement en entendant Benoît confesser qu’il éprouvait quelque scrupule à fixer pour autrui la mesure de l’alimentation. Mais tout bascula quand le lecteur enchaîna : Pourtant, considérant le peu de force des plus faibles, nous croyons qu’une hémine [à peu près 1/4 de litre] de vin par jour suffit pour chacun. Cris, sifflets, vaisselle entrechoquée avec violence, « le charivari confina à l’apocalypse » me raconta plus tard mon ami, le frère bibliothécaire. Je me réserve, d’ailleurs, quand la paix sera revenue au monastère, de lui demander d’où il tient ce mot de « charivari » que j’entendais pour la première fois. Pour l’heure, il me semblait plus important de connaître la quantité de vin quotidienne qui était dévolue actuellement à chacun des membres de la communauté. Je fus comblé : « Un grand cruchon, qui doit faire à peu près quatre hémines » me répondit mon ami.

Ici, la transcriptrice se permet, compte tenu de l’importance des informations sémantiques qu’elle a recueillies, de les inclure dans le corps du texte pour ne pas les réserver aux seuls pratiquants des notes de bas de page : « Charivari » en effet ne semble attesté qu’à partir du XIVe siècle. Mais on trouve le mot latin caribaria dans une traduction d’Oribase, médecin grec du IVe siècle (traduction du VIe ou VIIe siècle, ms. Bibl. Nat. Cod. lat. 10233 d’après J. Svennung dans Uppsala Universitets Årsskrift, 1933, p. 69) et qui traduit le gr. κ α ρ η ϐ α ρ ι ́ α « lourdeur dans la tête » (Liddell-Scott) le mal de tête pouvant être engendré par un charivari assourdissant ; cependant on ne peut préciser ni où ni dans quel milieu s’est produite l’évolution sémantique de ce mot d’aire gallo-romane (Von Wartburg ds Z. rom. Philol., t. 68, 1952, p. 30, note 2). Il n’est donc pas étonnant qu’un bibliothécaire érudit du VIIe siècle ait eu la connaissance de ce texte.

Ma Vera, toujours rigoureuse, m’a lu l’intégralité du chapitre 40 de la Règle, soulignant avec sa finesse habituelle, que Benoît semblait lui-même quelque peu découragé quant à la capacité des moines à se passer de vin : Bien que nous lisions que le vin n’est absolument pas l’affaire des moines, mais comme à notre époque on ne peut le persuader aux moines, convenons du moins ceci : que nous ne boirons pas jusqu’à satiété, mais modérément, car « le vin fait apostasier même les sages ». Tu as certainement reconnu ici un verset du Siracide [3]. D’où cette proposition plutôt accommodante : Au cas où la situation du lieu, ou bien le travail ou la chaleur de l’été demandent davantage [que l’hémine quotidienne], cela dépend de l’avis du supérieur qui veillera surtout à ce que ne s’introduisent pas la satiété et l’ivresse, accommodement contrebalancé par cet éloge de la restriction : […] là où la pauvreté du lieu exige qu’on ne peut trouver la mesure susdite, mais beaucoup moins ou rien du tout, ceux qui habitent là béniront Dieu et ne murmureront pas. Mon épouse ajouta : « Je me demande, si jamais la lecture peut reprendre, ce dont je doute fort, quelle sera la réaction des moines quand ils en seront au chapitre 43 ». Et, prévenant mon interrogation, elle continua : « Il y est dit que celui qui ne sera pas arrivé à table avant la prière prendra son repas seul, séparé de la société de tous, privé de sa ration de vin jusqu’à satisfaction.

Ces événements m’ont conduit à relire quelques Étymologies d’Isidore de Séville qui rappelle que Jérôme recommande aux jeunes filles de fuir le vin comme un venin afin qu’elles ne périssent pas victimes de l’ardeur impétueuse de leur âge. Vera, toujours à l’affût de mes lectures, me précise que n’étant plus une jeune fille, elle boirait volontiers, à notre repas du soir, de cet excellent vin de Burdigala récemment arrivé dans notre cellier.

Que le Maître des moissons odorantes et des vignes florissantes te bénisse.

Bessus

 

[1] Cette lettre de Bessus révèle l’une des raisons (si tant est qu’il y en ait d’autres) expliquant l’adoption tardive de la règle bénédictine, à la fin du IXe siècle, par les moines de Lucoteiacum, (« lieu de petites cabanes »), aujourd’hui Ligugé.

[2] On peut se demander si l’Abbé avait bien choisi son cellérier. La Règle de Benoît précise à ce sujet au chapitre 31 : On choisira pour Cellérier du Monastère, quelqu’un d’entre les Frères, qui soit sage, d’un esprit mûr, sobre, qui mange peu ; qui ne soit ni altier, ni turbulent, ni désobligeant, ni paresseux, ni prodigue ; mais qui ait la crainte de Dieu, et qui tienne comme lieu de Père à toute la Communauté. Qu’il ait soin de tout ; qu’il ne fasse rien sans l’ordre de l’Abbé ; qu’il observe les choses qui lui sont commandées

[3] Bessus a vu juste : Siracide, 19,2.

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