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Antonia Melania
lundi 25 novembre 2019
par Pascal G. DELAGE
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Son zèle pour l’orthodoxie et les moines persécutés par l’empereur Valens (durant l’été 373), conduira Mélanie à les accompagner dans leur exil à Diocésarée en Palestine où elle se fera leur servante allant même jusqu’à porter leurs bagages. C’est un peu auparavant, à Alexandrie, auprès de Didyme, ou à Nitrie, auprès de Macaire, qu’elle rencontra le moine Rufin de Concordia alors âgé d’une trentaine d’années : ce sera le début d’une amitié spirituelle hors pair qui fera pendant à celle de Paula et de Jérôme. Par la suite, Mélanie se fixera à Jérusalem - vers 377 - où elle fonde un monastère comprenant une cinquantaine de moniales (plusieurs de ces femmes pouvaient être des Romaines qui l’avaient suivie dans son exode vers la Terre Sainte en 373). Jérôme alors la compare dans sa suite à la Chronique d’Eusèbe de Césarée à une nouvelle Thècle [6]. Humble avec les humbles, Mélanie sait se souvenir de son rang pour remettre en place un petit gouverneur de province : Le consulaire de Palestine, ayant appris la générosité de Mélanie et voulant se remplir les poches, espéra l’exploiter. Il la fit arrêter et jeter en prison, ignorant sa noblesse. Mais elle lui déclara : « Je suis la fille d’Un tel et la femme d’Un tel et la servante du Christ. Et ne te moque pas de mon aspect servile, car j’ai de quoi me rehausser, si je veux, ne pense donc pas m’exploiter ni me prendre quoique ce soit. C’est pour qu’il ne t’arrive pas d’ennuis par ignorance que je t’ai dit tout cela. Car avec les gens qui ont la tête dure, il faut se montrer arrogant comme l’épervier [7]. A Jérusalem, Mélanie exerce alors non seulement un ministère d’hospitalité auprès des pèlerins qui se rendent en Terre Sainte, rachète des prisonniers avec l’argent que les siens lui font parvenir, mais exerce aussi un véritable ministère de communion et de discernement spirituel. Ainsi avec Rufin qui, resté plus longtemps en Egypte, finit par la rejoindre vers 380 (il s’établit alors sur le Mont des Oliviers), elle met fin à un schisme local – ne concernant pas moins de quatre cent moines qui s’étaient ralliés aux thèses de l’ultranicéen Paulin d’Antioche - et arrive même à persuader des « pneumatomaques » de la divinité de l’Esprit. Elle jouera aussi un grand rôle dans la querelle origéniste qui opposera Rufin à Jérôme et qui divisera l’épiscopat d’Orient et la communauté de Rome.

Mère spirituelle, elle interviendra d’une façon décisive dans la vocation d’Evagre, qui allait devenir un des grands maîtres de l’ascétisme chrétien. Alors que, diacre de Grégoire de Nazianze à Constantinople, il fuyait la capitale et un amour contrarié auquel il avait du mal à renoncer (l’aimée était mariée à un très haut fonctionnaire), il sombra à Jérusalem - en 382-3 - dans une profonde dépression jusqu’à ce que Mélanie devine l’origine de son mal : Elle lui dit : « Ta maladie qui se prolonge ne me plaît pas, mon fils. Dis-moi ce que tu as dans la pensée. Car Dieu n’est pas étranger à ta maladie ». Evagre alors lui avoua tout. Elle reprit : « Donne-moi ta parole devant le Seigneur de t’exercer aux observances de la vie monastique, et toute pécheresse que je sois, je prierai pour que ta vie se prolonge encore ». Il y consentit. Et en quelques jours, il fut guéri. Il se leva donc, et changea ses habits des mains de Mélanie elle-même ; c’est alors qu’il partit pour la montagne de Nitrie en Egypte [8]. Restant en correspondance régulière avec Evagre : il lui adresse en particulier sa « grande lettre » où il expose ses thèses spirituelles les plus avancées, thèses qui nourriront les fureurs de Jérôme, Mélanie sera aussi en relation avec le moine Palladius (futur auteur de l’Histoire lausiaque) qui passera trois années au monastère du Mont des Oliviers (386-389) avant de partir pour l’Egypte. Elle retournera dans ce dernier pays en 399, pour servir de mentor à l’aristocrate Silvania, la belle-sœur de l’ex-préfet du prétoire Rufin [9].

Après 27 ans passés à Jérusalem, Mélanie revient à Rome vers 400 : elle venait protéger de toute son autorité Rufin (de retour en Italie depuis l’été 397) alors qu’il devenait l’objet des flèches acérées de Jérôme se déchaînant au plus fort de la crise origéniste, mais son voyage pouvait aussi avoir pour but de convertir sa petite fille et son époux à l’ascétisme. Ce retour est un véritable triomphe, Mélanie ne s’arrêtant que pour visiter les grands pasteurs de l’Eglise comme Paulin de Nole, son parent : Nous avons vu la gloire du Seigneur dans ce voyage de la mère et des enfants. Ils cheminaient ensemble, mais bien différente était leur tenue. Montée sur une rosse efflanquée, plus vile qu’un âne, Mélanie était suivie de toute la pompe séculière dont peuvent s’entourer des sénateurs comblés d’honneurs et de richesses : voitures bien suspendues, chevaux à colliers de luxe, carrosses dorés, chariots en nombre, qui faisaient gémir et resplendir la Voie Appienne. Mais cette vanité fulgurante brillait moins que la grâce de l’humilité chrétienne. Ces riches admiraient la sainte pauvresse, tandis que notre pauvreté se riait d’eux. Ces descendants habillés de soieries et accoutumés à porter suivant leur sexe, une toge ou une robe resplendissante, se faisaient un plaisir de palper cette tunique grossière, faite d’un tissu de spart et ce petit manteau sans valeur. Leurs vêtements tissés de laine épaisse, de fils d’or et d’ornements précieux, ils n’aspiraient qu’à les étendre sous ses pieds et à les frotter contre ses haillons, estimant qu’ils seraient purifiés des souillures de leurs richesses, si seulement ils méritaient de se salir un peu au contact de ses habits et de ses souliers dénués de toute valeur [10]. A Paulin, elle donne un fragment de la Croix reçu de Jean de Jérusalem et fait parvenir à Sulpice Sévère, à qui elle est probablement apparentée, une tunique [11].

Arrivant enfin à Rome, elle convertit à l’idéal ascétique sa propre nièce Avita et son mari Apronianus qui est demeuré païen, et affermit dans leur saint propos sa petite fille et son époux Pinianus : A Rome, elle rencontra le bienheureux Apronien, homme de grande valeur qui était païen : elle lui enseigna la doctrine [elle « catéchisa »] et le rendit chrétien ; et elle le persuada de s’exercer à l’ascèse avec sa femme, sa nièce à elle, Avita. Elle affermit de ses conseils sa petite-fille Mélanie et son mari Pinien, elle instruisit sa belle-fille Albina, la femme de son fils ; puis, les ayant tous décidés à vendre ce qu’ils possédaient elle les emmena de Rome et les conduisit au port paisible et serein de la vie monastique [12]. Cette rupture avec le monde s’opérait de façon éclatante par le renoncement à des fortunes colossales et il n’est guère étonnant que la prédication radicale de Mélanie lui valut l’opposition farouche des milieux sénatoriaux. Aussi après avoir prophétisé la fin de l’ère des jouissances terrestres (la menace de l’invasion des Goths se faisait plus précise), Mélanie se retira avec les siens dans un de leurs domaines en Italie méridionale puis en Sicile. Vers 406, elle reprit la mer, seule (Rufin resta en Sicile où il mourut en 411), faisant escale en Afrique, et c’est en présence d’Augustin d’Hippone qu’elle apprendra la mort de son fils en Sicile par une lettre de Paulin de Nole. Augustin notera que ce qui désola le plus Mélanie fut le refus de Publicola de renoncer aux fastes de la dignité sénatoriale (Paulin, Ep. 45, 2). Mais le terme du voyage était bien la Terre Sainte, Jérusalem, où Mélanie l’Ancienne devait s’éteindre peu de temps après, probablement vers 408.

 

[6] Viendront des temps - en 414 – où, pour le moine de Bethléem, le nom de Mélanie n’évoquera plus que la noirceur de l’âme, Ep. 133, 5

[7] Palladius, Histoire Lausiaque, 46, 3-5

[8] Palladius, Histoire Lausiaque, 38, 9

[9] Palladius, Histoire Lausiaque, 55

[10] Paulin, Ep. 29, 12 ; trad. A. de Vogüe

[11] Paulin, Ep, 29, 5

[12] Palladius, Histoire Lausiaque, 54

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