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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et la chair
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mercredi 25 novembre 2020
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Présentation des communications
jeudi 25 août 2011
par Pascal G. DELAGE
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VENDREDI APRES-MIDI : APPROFONDISSEMENT DOCTRINAL ET NOUVELLES PRATIQUES

- Gilles DORIVAL (Université Aix – Marseille I).

Origène, théologien de la chair.

La question de la chair est abordée par Origène à propos de la résurrection. Origène paraît se contredire : à la résurrection, « plus de chair » (Commentaire sur les psaumes 1, 5) vs « nous qui croyons à la résurrection de la chair » (Traité des principes III 6, 5). En fait la notion de chair n’est pas figée. Tantôt, elle s’oppose à la fois au corps et à l’esprit et s’identifie à la qualité charnelle, tant au sens physique (l’élément terre) qu’au sens moral (« être dans la chair » de Romains 8,9) ; de cette chair charnelle, connotée péjorativement, il n’y a pas de résurrection. Tantôt la chair s’oppose à l’âme et est synonyme de corporéité ; elle n’est pas de l’ordre de la qualité, mais du substrat ; ce substrat n’est pas le substrat fluent de chaque individu, mais celui qui subsiste, la « forme somatique » (eidos sômatikon) qui est destinée à ressusciter sous une forme supérieure ; la notion de chair a alors une valeur soit neutre soit plutôt positive. Tantôt, enfin, la chair a une valeur éminente, dans l’eucharistie ou dans le « cœur charnel » d’Ezéchiel 11,19 qui s’oppose au « cœur pierreux » ; ce cœur de chair désigne probablement la faculté d’union de l’âme avec le Christ ; dans le cas de la résurrection, le cœur de chair pourrait bien être la faculté d’union entre le corps ressuscité et Dieu.

- Jérôme ALEXANDRE (Collège des Bernardins).

Tertullien ou la chair paradoxale.

Dès son vivant, Tertullien a été célébré pour la vigueur de sa défense de la foi, mais critiqué pour l’outrance de certaines de ses vues. Jusqu’à nos jours, il a été reçu comme un théologien puissant et créatif, mais sa pensée est restée mal comprise. Le paradoxe de sa réception rejoint le fait que Tertullien lui-même voit l’homme et le mystère chrétien comme paradoxaux. Un sujet, omniprésent dans son œuvre, en témoigne : la chair. Nous verrons comment, à la suite particulièrement de saint Paul, Tertullien conçoit la chair comme le lieu de l’enfermement pécheur et tout autant comme son exact contraire. Chez lui, cependant, la chair est plus que l’alternative de la perdition ou du salut. Elle est une substance créée, aimée et sauvée. C’est pourquoi elle souffre, désire et meurt. Seul le Christ en révèle pleinement le sens.

- Marie-Françoise BASLEZ (Université de Paris IV – Sorbonne).

Du corps anéanti au corps glorifié : représenter et penser le corps des martyrs (dans la littérature chrétienne des trois premiers siècles).

La vénération des restes corporels des martyrs, qui se met en place à la fin du IIe siècle, peut étonner quand on songe à la volonté d’anéantissement dont témoignent les lettres d’Ignace d’Antioche, écrites en 116. Se trouve ainsi posée dans sa complexité, à travers les témoignages archéologiques et littéraires, les formulations doctrinales ou les gestes de piété, la question de l’attitude des premiers chrétiens envers le corps. Était-il voué à la maltraitance (grief adressé au christianisme dès les origines) et à la destruction comme lieu du péché ? Ou devait-il être préservé, même après la mort, et à quelles fins ? Expliquer les divergences de positions par une évolution générale de la société antique ne suffit pas, même si l’archéologie récente révèle un respect croissant du corps des défunts (inhumation, momification).

Il est bien sûr évident que le souci du corps et la préservation du corps mort a quelque chose à voir avec la croyance en la résurrection, mais que la question de la résurrection de la chair est restée relativement imprécise depuis Paul. En se demandant « avec quel corps reviennent les morts », Paul envisageait quatre processus de « transformation » qu’illustrent, chacun à leur manière, les récits de martyre, dans le contexte bien particulier des persécutions et de la mort infâmante dans les supplices. En suivant Paul, la transformation du périssable en impérissable pose implicitement la question de la préservation des corps, celle de l’infâme au glorieux conduit à donner un sens à l’épreuve du supplice, celle du faible au puissant suggère toujours implicitement des pouvoirs thaumaturgiques, celle du biologique (psychique) au spirituel (pneumatique) fait réfléchir sur l’ascèse et conçoit le martyre comme le sommet de l’ascèse.

Tous les récits de martyre témoignent de la foi en la résurrection, mais développent une réflexion sur le corps dans deux directions opposées. L’insistance apportée à la description de mutilations horribles, qui déshumanisent le corps et le réduisent définitivement au néant quand il y a refus de sépulture, constitue une démonstration inversée de la glorification à laquelle Dieu l’a promis : Dieu le recrée, si bien que la résurrection n’est pas liée à la préservation du corps. Dans d’autres récits, au contraire, le corps du martyre est préservé dans les supplices, que les témoins perçoivent comme une forme de transfiguration, révélant déjà le corps glorieux du ressuscité ; ce sont ces mêmes récits qui insistent sur l’enjeu que représente la réappropriation du corps par la communauté.

Le culte des martyrs évolue donc au cours du IIIe siècle. On passe d’une célébration mémorielle, conforme à la tradition grecque, où le tombeau intervient surtout comme un lieu de mémoire, au culte des reliques, une innovation chrétienne, qui prête des pouvoirs thaumaturgiques aux restes corporels et atteste de la dynamis des corps ressuscités dont parle Paul. Cette croyance trouve son origine dans l’épisode vétérotestamentaire d’une résurrection par contact avec les ossements du prophète Élisée. Les restes du corps mort gardent la même puissance spirituelle que le corps vivant : c’est ce qui explique le désir de se faire inhumé ad sanctos, auprès des martyrs.

- Emmanuel SOLER (Université de Rouen).

Incarnation, corps saints et purification des corps dans la prédication chrysostomienne.

Dans sa prédication, Jean Chrysostome a tenu un discours ambivalent sur le corps. Pour le prédicateur, le corps, sujet « aux bondissements bachiques » de la chair, était du côté de la tentation, des passions, de l’avilissement, lorsqu’il s’agissait, par exemple, d’évoquer le corps le plus avili et le plus avilissant, selon lui, celui des actrices, des prostituées ou le corps des spectateurs pervertis par la vue de l’exhibition du corps des actrices. En cela, la prédication chrysostomienne était apparemment ancrée dans une tradition ascétique syro-mésopotamienne, aux origines complexes, qui comportait une forte dualité et qui rejetait la chair et la matière du côté des ténèbres et du Mal. Cependant, Jean Chrysostome ne considéra pas le corps comme un mal en soi et ne le condamna pas irrémédiablement. En fait, comme le montrent les efforts déployés par Jean Chrysostome pour que la Nativité fût reconnue et célébrée comme fête liturgique, en Orient, la théologie du salut véhiculée par sa prédication se fondait sur l’économie du salut, sur le dogme de l’Incarnation divine.

Cette théologie, de manière paradoxale, faisait du corps le vecteur du salut et donnait en exemple le corps des martyrs que les chrétiens devaient imiter en préférant, à l’extrême limite, mourir plutôt que faire appel à des médecins juifs. Dans cette perspective, le corps des chrétiens devait se distinguer et se séparer des corps impies. Il devait se purifier et se sacraliser par la componction, par la dévotion processionnelle, le maintien dans des lieux et des espaces exempts de la tentation de participer à la gestuelle collective des non chrétiens, notamment à leurs danses. Les appels de Jean Chrysostome à la contention et à la retenue des corps chrétiens et l’autorité ecclésiastique qu’il chercha à imposer sur ces corps relevaient bien davantage de la théologie que de l’éthique. En effet, la voie du salut prônée par le prédicateur consistait pour les chrétiens à adopter des principes de vie en accord avec les principes de foi formulés dans le credo de Nicée, dans le contexte de l’aggiornamento nicéen décrété par le concile de Constantinople et par l’empereur Théodose, en 381. Les éléments du credo qui mettaient l’accent sur l’incarnation du Fils, sa passion, sa mort et sa résurrection rappelaient que le salut concernait le corps et devaient dicter aux fidèles, selon Jean Chrysostome, une conduite à même de faire de leur corps ce vecteur de salut dont il a été question précédemment.

- Benoît JEANJEAN (Université de Brest).

A propos des œuvres de la chair, l’utilisation de Gal. 5, 19-21 chez les Pères latins.

Le chapitre 5 de l’Épître aux Galates présente, sous la forme d’une tension dialectique, la lutte qui se joue en l’homme entre la chair et l’Esprit : seuls ceux qui domptent la chair et ses désirs par la force de l’Esprit sont appelés au Salut. Paul y énumère successivement en deux listes parallèles les ‘œuvres de la chair’ et les ‘fruits de l’Esprit’. Est-ce à dire que la chair, fruit de la Création et condition présente de l’homme, est irrémédiablement condamnée à la damnation ? Face à ce qui constitue un dilemme, les Pères latins développent autour de la liste des ‘œuvres de la chair’ (Gal 5, 19-21) un argumentaire qui vise à dédouaner la chair tout en soulignant la nécessité absolue d’une conduite vertueuse. Ces versets donnent lieu à des développements théologiques qui multiplient les rapprochements avec le chapitre 8 de l’Épître aux Romains et le chapitre 15 de la Première épître aux Corinthiens. Mais ils sont aussi l’occasion d’affiner les définitions de la ‘chair’ et de certaines des ‘œuvres de la chair’ auxquelles s’opposent les ‘fruits de l’Esprit’. Forts de ces définitions, les Pères n’hésitent pas à utiliser également la liste paulinienne pour stigmatiser les erreurs des hérétiques qui, à leur corps défendant, vivent cependant ‘selon la chair’.

- Delphine VIELLARD (Université de Strasbourg)

Les citations de Jérôme et d’Augustin au sujet de la chair dans la tradition canonique jusqu’à Gratien.

Les positions souvent opposées de Jérôme et d’Augustin concernant la valeur des relations charnelles ont longtemps inspiré la réflexion des canonistes. Nous nous proposons d’étudier quelques unes de ces réflexions.