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L’Apocalypse au risque de l’histoire : livre et film.
vendredi 15 mai 2009
par Alexandre FAIVRE
popularité : 7%

Pour aller plus loin.

Jésus, les chrétiens et l’Église, un problème d’institution

La phrase de Loisy, présentée comme trame de fond du récit de Mordillat et Prieur est loin d’être fausse. Elle a permis d’ailleurs à la recherche historique et théologique d’approfondir aussi bien la notion de Royaume que celle d’Église. Elle a conduit de grands théologiens comme Christian Duquoc [1] à rappeler avec force la précarité de toute institution. Mais précarité ne veut pas dire absence, précarité, rime plutôt avec nécessité. Ce n’est pas un hasard si l’ouvrage fondamental de C. Duquoc est justement intitulé « Je crois en l’Église ». Croire en l’Église c’est tout le contraire de l’absolutiser, c’est mettre l’institution à sa place, qui est seconde par rapport au message, à la bonne nouvelle. Mais qui est première dans le temps. C’est parce qu’un petit groupe de disciples du mouvement de Jésus se sont réunis, très tôt en ecc1esia, que s’est repensé, réorganisé ce que le fondateur leur avait dit. Ils voulaient transmettre le message. Mais transmettre, c’est toujours innover, interpréter, adapter. La question récurrente sera de débattre des limites de l’innovation et du pouvoir d’innover lorsque des groupes interprèteront de façons variées, voire contradictoires, le message du fondateur et situeront différemment le fondement. Mais quel est le contenu de ce message ? S’agit-il simplement d’annoncer - comme le pense le « Jésus sans Jésus » un royaume terrestre réservé à Israël ?

Histoire de mots : L’Ekklesia

« Jésus a prêché le Royaume et c’est l’Église qui est venue ». Il faut reconnaître qu’elle est venue très vite. Le terme « ekklesia » est abondamment utilisé par Paul dans toutes ses lettres (c’est-à-dire dès les années 50), alors même que Paul, au début, espère encore en une parousie proche, un retour de Jésus avant la fin de sa génération. L’ekklesia, l’assemblée, précède le Royaume et le prépare. Certes, Paul utilise souvent « ekklesia » pour désigner une assemblée locale (celle qui est à Corinthe, celle des Galates et de Thessaloniciens). Mais cette assemblée n’est certainement pas une simple réunion, une simple assemblée de citoyens (comme l’indique le terme classique dans la littérature grecque).

C’est l’héritière de la Qahal par laquelle Dieu convoquait son Peuple en Israël, l’ekklesia Theou, l’Église de Dieu. On ne trouve l’expression « Eglise du Christ » proprement dite qu’en Romains 16, 16, mais Paul parle aussi des « Eglises qui sont en Christ » (Ga 1, 22) et on trouve de nombreuses assimilations du Christ et de l’Eglise, sans oublier le Christ, tête du corps qui est l’Eglise (Col 1). On retrouve le terme « ekklesia » dans l’épître de Jacques et 3 Jean. Il est abondamment utilisé par les Actes et l’Apocalypse. Par contre, dans les Evangiles, on ne trouve le terme « ekklesia » que dans les deux célèbres textes de Matthieu : le fameux « tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » (Mt 16, 18) d’une part, et le texte consacré à la correction fraternelle (Mt 18, 17) d’autre part. Ces deux textes ont tous deux pour objectif de réguler l’appartenance au groupe.

Les chrétiens et le christianisme

Pour mémoire, on soulignera que le terme « chrétien » apparaît vers les années 80 : il est utilisé deux fois dans les Actes et une fois dans la Première de Pierre. Tandis que les Actes connaissent donc à la fois la notion d’Eglise et celle de chrétien, 1 P n’utilise pas la notion d’Eglise. 1 P préfère caractériser le groupe des croyants comme la « fraternité » (adelphôtes : 1 P 2, 17 et 5,9) et avoir recours à l’image biblique et évangélique de « troupeau de Dieu ».

Une dizaine d’années plus tard, la Lettre aux Corinthiens de Clément de Rome cherche à se mettre sous le patronage des deux apôtres Pierre et Paul et reprend à son compte ; à la fois les termes « ekklesia », « adelphôtes » et « adelphoi » (Eglise, fraternité et frères). Elle reprend également l’image du « troupeau de Dieu » devenu « troupeau du Christ », ainsi que l’idée de « foule » de multitude, de plèthos. Mais le terme « chrétien » reste le grand absent de cette lettre. On le trouve par contre dans un écrit à peu près contemporain, la Didachè, (un écrit des années 80-120), où il est employé une fois.

Il faudra ensuite attendre le corpus ignacien pour retrouver le mot « chrétien ». Dans ce corpus, le terme est plutôt employé comme adjectif qualificatif que comme nom. L’auteur s’adresse aux destinataires en les nommant « frères ». La notion d’Eglise est largement développée. Mais surtout, on voit apparaître pour la première fois le terme « christianisme ». qui est, deux fois sur quatre, opposé au « judaïsme » (Mg 10, 3 , Phil 6, 1).

Ce simple inventaire montre la difficulté que l’on éprouve à définir l’identité du groupe des disciples de Jésus. Les concepts d’Eglise et de « fraternité » et le nom de « chrétien » ne correspondent pas au départ, aux mêmes sensibilités, ne sont pas utilisés par les mêmes milieux. La question n’est pas uniquement chronologique, elle implique des choix personnels, à la fois sociaux et théologiques. Dans ces conditions, que peut signifier la question sur l’an zéro du christianisme (séquence 1l) ?

 

[1] C. Duquoc, « Je crois en l’Église ». Précarité institutionnelle et Règne de Dieu, Paris, Cerf, 1999.