Intelligence de la louange (I)
jeudi 4 septembre 2008
par Annie WELLENS

Ouverture

Intelligence, louange, deux mots qu’il convient presque de saisir au bond car ils ont à voir avec le mouvement, un mouvement dont l’amplitude grandit à mesure qu’ils se conjuguent. Si l’intelligence s’arrête sur la seule accumulation de savoirs, elle risque fort de se scléroser, si la louange se fige en formules répétitives, elle se retire de la vie. C’est une joie, au cœur d’un monastère comme celui-ci, où la prière vive prend quotidiennement son vol, de vous honorer, vous tous qui participez à cette Journée de la sauvegarde de la création, en vous adressant ces mots émerveillés que prononce Miranda, un personnage de Shakespeare dans la pièce de théâtre, La Tempête : Oh merveille ! Tant d’êtres radieux ici rassemblés ! Que l’homme est beau ! Splendeur, monde nouveau qui contient de telles personnes

Premier mouvement

Voici donc une belle façon d’entrer dans le vif de notre sujet, l’intelligence de la louange. Michaël Edwards commente ce texte dans un superbe livre consacré à l’émerveillement : Voyant pour la première fois, sur son île presque déserte, tant de personnes réunies, la très jeune Miranda les observe avec un regard innocent et clairvoyant - clairvoyant à force d’innocence. Tout lui semble « radieux, beau, splendide » . Regardant avec ses yeux, Shakespeare voyage en un instant jusqu’au commencement du monde et voit aussi dans les « êtres radieux » l’humanité première de la Genèse, qui fut créée « bonne ».

Lus trop vite, ces propos pourraient nous sembler relever d’un optimisme béat ou d’un sentimentalisme facile. Mais si l’on prend le temps d’écouter et l’auteur et son commentateur , voici que nous sommes projetés au cœur du mystère de l’homme. Miranda ne peut pas savoir que dans le groupe dont elle s’émerveille il y a deux malfrats, et Shakespeare entend signifier que l’innocence clairvoyante de la jeune fille atteint une vérité profonde : l’homme est beau en dépit de tout… le monde, malgré sa vieillesse et notre lassitude, est toujours nouveau et splendide à chaque fois que nous le contemplons « à nouveau », en nous émerveillant. La force de l’émerveillement témoigne ici d’une recréation du monde déjà à l’œuvre, et qui nous dépasse.

S’émerveiller de ce qui est en appelle à l’intelligence de ce pourquoi nous sommes au monde. Même si l’on suspend la réponse, le mouvement de l’admiration (L’admiration, autre nom de la louange, titrait en juillet 1995, la revue Christus) nous change, nous oriente au-delà de nous-mêmes. Le monde ne commence pas avec nous, il nous précède. On peut s’en agacer ou tenter de le nier comme le font certains courants de pensée acosmique, on peut aussi s’en étonner , en rejoignant les penseurs anciens qui voyaient dans l’étonnement la première démarche de l’apprenti philosophe. Ainsi dans le Théétète de Platon où le jeune homme répond à Socrate qui l’aiguillonne avec la question du temps qui passe et nous change : Et j’en atteste les dieux, Socrate, je m’émerveille prodigieusement à me demander que sont ces choses-là, et quelquefois, vraiment, à regarder ces choses, je suis pris de vertige. Bienheureux vertige qui nous vaut à travers les siècles tellement d’œuvres de création littéraire, musicale, picturale, architecturale… liste toujours ouverte.

Le Pseudo-Longin, auteur grec aux alentours du premier siècle de notre ère, engage à rechercher le plus haut et le plus grand, les plus belles œuvres élevant à leur niveau celui qui les déchiffre, les écoute ou les contemple : … la Nature n’a pas fait de l’homme un vivant vil et ignoble, mais elle nous a fait venir dans la vie et dans l’univers entier comme dans une grande assemblée, afin que nous contemplions tout ce qui lui appartient et que nous soyons des lutteurs pleins d’ambition ; elle a fait naître aussitôt dans notre âme une passion irrésistible pour tout ce qui est éternellement grand et plus divin que nous. C’est pourquoi la totalité même de l’univers ne suffit pas à l’élan de la spéculation et de la réflexion humaines ; nos pensées dépassent souvent les limites de ce qui nous entoure, et si nous regardons la vie de tous côtés, en voyant combien l’extraordinaire, et le grand, et le beau, ont partout la prééminence, nous saurons vite pour quelles choses nous sommes nés. Le vocabulaire de Longin abonde en mouvements : à partir de la contemplation, l’homme est appelé à lutter, à se passionner, à dépasser les limites de ce monde pour trouver sa finalité. Bondissant moi-même vers une autre époque j’entends en écho le désir brûlant d’un Paul Claudel : Misérables bonds de toutes mes forces que j’ai essayés, comme un enfant trop petit, dévoré de désirs, qui voudrait tellement regarder voir ce qui se passe de l’autre côté du mur !