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mardi 15 septembre 2020
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La cappadocienne Stratonika, mère de martyr
mercredi 15 avril 2020
par Pascal G. DELAGE
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La prédication et la correspondance des Pères cappadociens n’apportent pratiquement aucune information sur l’histoire de cette Cappadoce rocheuse qui séduit tant aujourd’hui les voyageurs et les pèlerins. Le christianisme au IVe siècle est d’abord une question de villes, même parfois de toutes petites villes comme Sasime ou Nazianze et le monde de la campagne n’est évoqué que de façon allusive ou de manière occasionnelle comme pour la dédicace d’un sanctuaire rural. C’est tout l’enjeu de la recherche de Sophie Métivier [1] d’avoir attiré notre attention sur un texte peu connu, la Passio prior de Hiéron, le fils de Statonica [2] qui nous met en présence d’une communauté villageoise où beaucoup gagnent leur vie par le travail de la vigne.

Le texte de cette Passio, qui dans sa forme la plus ancienne remonte à la fin du Ve siècle, rapporte le martyr d’un paysan, Hiéron, le fils de Stratonika (il n’est pas question de son père, probablement déjà décédé en ce tout début de IVe siècle). Originaire du village de Matanè en Cappadoce Seconde, il fut mis à mort lors de la grande persécution de Dioclétien avec plusieurs autres chrétiens dans la cité-garnison de Mélitène. Or le village dont il vient, Matanè, est maintenant bien identifié avec le bourg d’Avcilar, situé à quelques kilomètres de Göreme, le « cœur » du parc des églises rupestres de Cappadoce, à 8 km au sud d’Avanos, autre cite bien connu des voyageurs contemporains, l’antique Venasa, une cité que l’évêque Grégoire de Nysse se plaira à décrire d’abondance et dans le détail dans une lettre adressée à un ami à la fin du IVe siècle [3] et à 7 km au nord-ouest d’Ürgüp, un autre lieu emblématique de la Cappadoce rocheuse. Le texte de la Passio prior abonde de multiples notations topographiques très précises qui invitent inclinent fortement à reconnaître une réelle historicité aux faits relatés, crédibilité renforcée paradoxalement tant par le rayonnement strictement local du culte de Hiéron que l’absence de toute référence aux structures ecclésiales et épiscopales en dehors desquelles ce culte s’est établi [4] .

Veuve et aveugle, la paysanne Stratonica est la mère d’au moins deux garçons, des adultes, Hiéron, Kyriakos et d’une fille, Théotimè. L’aîné, Hiéron, est un vigneron qui refuse d’abandonner sa mère infirme lorsque des recruteurs militaires se présentent au village de Matanè pour y prélever des troupes fraiches à conduire sur la frontière orientale de l’Empire selon la pratique la plus ordinaire en ces temps-là. Il se réfugie dans une grotte à Korana (aujourd’hui Göreme) avec quelques autres aussi peu désireux de se faire enrôler de force. Doué d’une très grande force physique, Hiéron parvient à maintenir à bonne distance les soldats à coup de gourdins. Et ce jusqu’à ce qu’il soit convaincu par son frère de se rendre aux militaires pour satisfaire aux ordres de l’empereur, Kyriakos et d’autres notables pouvant craindre des représailles contre le village. Hiéron est alors conduit vers Mélitène (aujourd’hui Malatya) où stationnait la légion XII, dite Fulminata avec la mission de contrôler l’accès du sud du Royaume d’Arménie et de la région du Haut-Tigre, avec d’autres villageois de Matanè qui furent recrutés en même temps que lui, dont ses propres neveux Antônios et Matrônianos [5], et un autre de ses parents, Victor. Ce dernier ne tarda pas à regagner sa liberté en cédant un arpent de terre au commentariensis en responsabilité du déroulement de la conscription, terre qu’il possédait à Korama, ce qui en dit long sur la corruption ambiante qui régnait de façon générale dans l’administration impériale.

Arrivant à Mélitène, les nouvelles recrues sont invitées à sacrifier aux forces protectrices de l’empire et de la légion. Hiéron refuse et est frappé une première fois à titre d’avertissement. Pressentant sa fin proche, il dicta alors son testament à ses deux neveux, laissant en particulier à sa sœur Théotimè une vigne située au lieu-dit Pédèsia. Effectivement, peu de temps après, il est une nouvelle fois poussé vers le lieu du supplice et on lui coupe une main, châtiment réservé aux rebelles et aux insoumis . Dans son la suite de son testament, Hiéron demande alors à sa mère que soit déposée son membre amputé à Kodessanè, un lieu localisé à un kilomètre de Göreme. On doit alors à Stratonika et à sa famille l’édification d’un premier lieu de culte qui par la suite constituera le noyau historique de l’église martyriale dédiée non pas à Hiéron Saint Jean-Baptiste à Çavuşin. Ainsi la propre mère du martyr fut à l’origine de culte que les villageois rendraient à son fils.

Il est probable que Stratonica reçut le legs funèbre de son fils grâce à l’entremise d’un puissant, Chrysantios qui semble alors avoir été le gouverneur d’Ancyre, car c’est encore lui qui racheta au dux Lysias [6] les restes mortels de son fils pour leur donner une sépulture décente [7]. Hiéron et ses compagnons [8] ont dû être exécutés le 7 novembre 303 dans le cadre de l’application des édits des empereurs Dioclétien et Maximien, les militaires étant directement concernés par ses mesures qui visaient à vérifier la loyauté des troupes à leurs princes.

 

[1] Sophie Métivier, La Cappadoce, IVe-VIe siècle. Une histoire provinciale de l’Empire romain d’Orient, Publication de la Sorbonne, 2005, pp. 318-319

[2] BHG 749

[3] Lettre 20, au scholastikos Adelphios

[4] en dernier lieu, sur la fiabilité de la Passio, Gaetano Arena, « Martyrs, Monks, and Heretics in Rocky Cappadocia » in Early Christianity in Asia Minor and Cyrprus, Brill, 2019, pp. 78-93

[5] les fils de sa soeur Théotimè ?

[6] Le même qui avait sévi contre les « Quarante martyrs » de Sébaste à la même époque, cf. la notice sur Basilia, l’épouse d’Eutychios

[7] Passio Prior, 12

[8] la tradition en compte trente-trois