Rencontre avec Philippe HENNE
lundi 15 mars 2010
par Cécilia BELIS-MARTIN

Philippe Henne, après des introductions remarquées à la pensée d’Origène et Hilaire de Poitiers, des biographies des papes Léon le Grand et Grégoire le Grand [1] , voilà que vous venez de nous donner un essai très vivant et fort nuancé du moine Jérôme de Bethléem. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à cette forte personnalité que vous allez jusqu’à qualifier – avec humour - de « monstre de Bethléem » ?

Saint Jérôme fait partie de ce groupe de personnages que l’on approche avec crainte et respect. D’un côté, il est le traducteur de la Bible en latin et il mérite en cela le respect. D’un autre côté, il est entouré d’une réputation sulfureuse. La question qui se pose est de savoir comment il a pu concilier ce travail et ce caractère peu compatible avec la sainteté telle qu’on se la représente habituellement. Ce qui me passionne chez un Père de l’Eglise, c’est de découvrir ce que le Christ signifiait pour lui, et comment il a pu réaliser sa vocation de chrétien dans les circonstances de sa vie. Il est souvent intéressant de dépasser l’image douce et pieuse pour trouver une âme torturée, mais passionnément amoureuse de Dieu. Dans ce domaine, on est bien servi avec saint Jérôme.

Vous accordez une grande importance au contexte historique et ecclésial de la fin du IVe siècle et du début du siècle suivant ? En quoi un tel contexte éclaire la trajectoire spirituelle et théologique de Jérôme ?

Il est tout d’abord important et intellectuellement honnête de se rappeler que l’histoire est faite de sang et de larmes, qu’aucune époque n’a échappé au désespoir, ni aux dévastations. Il est donc nécessaire de mieux situer l’attrait d’une civilisation romaine dans l’esprit d’un petit enfant issu de sa ferme en Pannonie. Il ne faut pas négliger l’effervescence religieuse à cette époque : le christianisme s’impose dans la plupart des régions de l’Empire et dans toutes les couches sociales. Se pose le délicat problème de savoir comment vivre sa foi sans se laisser emporter par les soucis quotidiens. Des hommes et des femmes désirent très sincèrement se consacrer à la prière et aux études religieuses, mais tout cela commence peu à peu à s’organiser, au milieu de querelles de personnes, d’erreurs dogmatiques, de bonnes volontés égarées. Toutes ces questions sont proches de nos préoccupations. Ce genre d’étude peut nous permettre non pas de copier des solutions, mais de retrouver l’intuition fondamentale qui a permis à certains de briller par leur dévouement et leur générosité. Saint Jérôme apporta à l’Occident une approche de la Parole de Dieu à la fois plus concrète en vivant sur le terrain, et plus rigoureuse en étudiant les langues sacrées. Il allia ses travaux scientifiques à un réel désir de vivre radicalement sa foi dans une communauté religieuse. Les conflits furent nombreux, les solutions précaires, l’aventure passionnée.

Vous revenez plusieurs fois sur la peur qu’a Jérôme d’être pris en défaut. Une explication à cette agressivité si peu évangélique dont il savait faire preuve parfois et dont son ami ( ?) Rufin fit l’expérience à ses dépens ?

Il me semble que Jérôme fut adulé par ses parents dans sa grande propriété familiale. Arrivé à Rome, il fut ébloui par toute sa richesse culturelle et son esprit dévora avec avidité tout ce qui s’y offrait. Mais il se trouvait confronté à d’autres enfants tout aussi brillants que lui, plus habiles dans l’art oratoire, plus subtils dans les discussions dogmatiques. L’angoisse a toujours étreint son cœur. C’est la raison pour laquelle il ne commença à commenter que les livres les plus courts de la Bible. C’est peut-être pour cela aussi qu’il voulut s’assurer que tout ce qu’il disait était correct : il établit ainsi de longues listes des noms des lieux et des personnages bibliques. Sa plus grande terreur était d’être pris en défaut face à l’Eglise comme institution. Misanthrope, il avait besoin d’être rassuré en vivant irréprochable dans une communauté. Les pires trahisons se justifiaient pour lui si elles lui assuraient ce réconfort un peu morbide. Rufin en fit les frais. L’ami trahi sombra dans l’oubli ; le traître fut honoré, moins pour sa vilenie que pour sa recherche passionnée de Dieu. Chercher ne veut pas dire aimer, craindre ne veut pas dire respecter.

De nouveaux projets pour nous initier à la pensée et au monde des Pères ?

Mon éditeur m’a demandé de dire toute ma sympathie pour le Pasteur d’Hermas. Cette initiation à la vie chrétienne commence et se termine par de splendides visions sur l’Eglise comme communauté et comme personne allégorique. Elle y ajoute un enseignement moral ponctué de réflexions pleines de bon sens et de gaieté. Je viens de terminer également une histoire de la Bible chez les Pères. Je distingue plusieurs périodes où chaque auteur avec sa personnalité adapte sa lecture des textes sacrés aux circonstances et aux nécessités de l’Eglise. Enfin, Tertullien m’occupe pour le moment. C’est un auteur célèbre pour ses définitions sur la nature divine et sur la personne du Christ. Il est aussi connu pour sa très grande austérité et sa réelle cruauté envers les païens et les hérétiques. Voilà encore un personnage haut en couleurs. J’espère que le prochain sera plus doux et plus tendre.

[1] Introduction À Origène suivie d’une Anthologie, Cerf, 2004 ; Introduction À Hilaire De Poitiers -suivi d’une Anthologie, Cerf, 2006 ; Grégoire le Grand, Cerf, 2007 ; Léon le Grand, Cerf, 2008