Caritaspatrum
Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les esclaves
Dernière mise à jour :
vendredi 5 mars 2021
Statistiques éditoriales :
887 Articles
1 Brève
82 Sites Web
70 Auteurs

Statistiques des visites :
722 aujourd'hui
894 hier
1137541 depuis le début
   
Là où la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil (1/3).
mardi 5 novembre 2019
par Antoine WELLENS
popularité : 1%

Je me sens dans ces temples de la « bien-pensance » à l’étroit. Pris en étau dans une industrie culturelle qui se calque de plus en plus sur le modèle capitaliste doublé d’une logistique bureaucratique pour le moins horripilante (c’est-à-dire tout ce que nous dénonçons dans ce milieu en permanence à grands coups d’éditos et de textes savamment troussés). Notre « petite entreprise » (puisqu’il faut bien l’appeler ainsi) de théâtre est considérée de plus en plus comme une entreprise soumise aux lois du marché. On ne parle plus d’art, mais de production. Dans mes différents rendez-vous ce qui importe ce ne sont plus les valeurs artistiques que nous souhaitons mettre en œuvre ou défendre mais quels sont nos soutiens logistiques. Face aux gestes artistiques que nous souhaitons mener on nous oppose les stratégies de développement et le réseautage permanent car nous dit-on (et nous avec !) « il vous faut bien survivre ».

C’est une injonction, un fait, si l’on ne fait pas carrière on rate quelque chose, nos soutiens disent qu’il n’y a plus rien à faire etc. Faire carrière, voilà un terme bien étrange non ? On travaille maintenant à faire carrière… Parce que c’est comme ça… Parce qu’il le faut… Nous faisons partie de l’organigramme à suivre. Nous faisons partie de la profession… Même si la nôtre s’apparente à la profession de foi. C’est étrange, car lorsque j’ai embrassé ce métier je ne me suis jamais dit que je voulais faire carrière. Je voulais juste travailler. Et je le veux encore. Travailler n’est pas faire carrière. Travailler c’est croire que ce que l’on doit faire il faut le faire. Et jamais je n’ai considéré comme une chance de faire ce que j’avais à faire. Or, aujourd’hui on nous fait étrangement l’aumône contre notre travail.

Je me sens donc entièrement écartelé entre mon rapport au réel et les injonctions de réussite, écartelé comme vous le fûtes en votre temps entre le baptême et ne plus appartenir à la foule des non-baptisés ou entre votre qualité d’ouvrière et votre place à l’université. Ce métier aujourd’hui est presque une ordalie… On nous plonge sous l’eau froide du succès pieds et poings liés et par la grâce de je ne sais quel miracle certains remonteront…

Alors, chère Simone, je sais bien que le travail à l’usine a bien évolué depuis, je sais bien aussi que la pénibilité des métiers du théâtre n’a absolument rien à voir avec celle de l’ouvrier. Je sais que le fait de lire des livres, de pratiquer ce métier fait de moi un nanti. Je prends cet exemple justement parce qu’il se trouve fort éloigné du travail de salarié de base. Mais le paysage culturel dans lequel j’évolue et ses injonctions clouent aussi parfois ma pensée sur place.

Il n’empêche que vos textes m’invitent à une méditation active sur ce monde contemporain de l’hyper-flexibilité. Car le dégoût du lieu du travail concerne, comme vous le dites, tout le monde, et les récents événements aujourd’hui le prouvent « car, dites-vous, nulle société ne peut être stable quand toute une catégorie de travailleurs travaille tous les jours, toute la journée, avec dégoût ».