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vendredi 10 août 2018
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Des « Poèmes barbares » ? Petite finale en forme de fugue (3/6)
mardi 10 avril 2018
par Annie WELLENS
popularité : 9%
Quand « l’esprit couvre la barbarie » : Désiré Nisard, le pamphlétaire anti-romantique (1806-1888).

Il n’y a personne de plus maladroit pour le langage de mauvais goût qu’un poète qui a plus de sens que d’imagination ; c’est que là où il est barbare, il est presque toujours plat, deux défauts choquants au lieu d’un. Un poète d’imagination est du moins barbare avec esprit ; ce n’est pas un dédommagement pour le goût, mais cela peut faire illusion. L’esprit couvre alors la barbarie. On transige sur l’emploi du talent en faveur de ses qualités ; car, en poésie comme en morale, la façon nous fait volontiers glisser sur le fond [1]. Dans ses Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence, Désiré Nisard termine ainsi un chapitre consacré au poète Martial qu’il range parmi les poètes restés fidèles aux traditions du grand siècle en dépit de quelques « écarts grossiers ».

Mais il convient d’aller plus loin : à travers les poètes latins de la décadence Nisard vise des poètes du temps qui est le sien : Le verbeux Stace, c’est Lamartine ; l’emphatique Lucain, c’est Hugo ; le pauvre Perse, c’est Sainte-Beuve.[…] Nisard dénonce donc une décadence là où l’on saluait une renaissance littéraire [2]. S’il éprouve d’abord une certaine admiration pour Victor Hugo, ce dernier devient bientôt l’une de ses cibles de prédilection. Il écrit dans Les Débats en 1831 : J’entends dire partout de Hugo : c’est un grand poète qui écrit comme un barbare. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qui a jamais parlé d’un poète qu’on peut scinder en deux, admirable pour le fond, mauvais pour la forme ? Qu’est-ce qu’un tel monstre, je le demande ? [3] Il hausse le ton en 1836 dans La Revue de Paris, dénonçant le luxe de paillettes fausses, la stérilité de cœur, la philosophie sceptique du poète [4]. La riposte de Hugo ne se fait pas attendre : en 1837, dans Les Voix Intérieures il compare Nisard au champignon difforme / poussé dans une nuit au pied d’un chêne énorme ; en 1852, dans Les Châtiments, il en fait un « gâte-sauce », et dans l’Art d’être grand-père en 1877, il enchaîne : Un âne qui ressemble à Monsieur Nisard brait, / Et s’achève en hibou dans l’obscure forêt [5]. La querelle durera presque cinquante ans. Nisard, en plus de ses textes critiques, écrira cent trente vers à la manière de Hugo, en 1880, qu’il intitulera : Méchants vers en réponse à des vers méchants de Victor Hugo [6]. Au-delà de Hugo, Nisard entend démolir la « littérature facile », « médiocre », qui n’a pas de but, qui ne va à rien [7].

Dans ses Discours de distributions des Prix, il défend la tradition classique : Le temps méprisé comme un obstacle au lieu d’être estimé comme la seule force inépuisable, un certain dédain du passé, qui semble augmenter à proportion que nos inventions et nos nouveautés nous en éloignent, un emportement universel qui donne aux gens recueillis le ridicule des gens attardés, enfin, dans les Lettres, des théories qui ont discrédité la réflexion au profit de l’improvisation, et mis les hasards de la plume au-dessus du travail, tout cela forme un air insensible qui s’est glissé jusque dans nos écoles et y a produit je ne sais quelle impatience qui se croit de la maturité [8]. On ne s’étonne pas, dès lors, de l’éloge permanent qu’il fait des langues grecques et latines, des langues qu’il estime non pas mortes mais « immortelles », et de son ardent désir qu’elles fassent partie de l’enseignement général : Il ne s’agit pas ici de charger la mémoire du matériel des deux langues mortes, mais d’étudier, de comprendre, d’assimiler au moyen de signes, un monde d’idées. Il s’agit d’apprendre dans les écrivains les plus nets, dans les meilleurs logiciens, dans les deux littératures les plus pratiques qui aient été, l’art de n’écrire que pour exprimer des pensées et de gouverner l’imagination et l’esprit, deux facultés tout aussi vagabondes et aventureuses l’une que l’autre [9].

Nisard traînait un regret cuisant : à vingt-cinq ans, il avait succombé à la tentation de la littérature facile en écrivant Le convoi de la laitière, petit roman publié en 1834 dans La Revue de Paris. Il aurait bien souhaité que personne n’en gardât mémoire. Un écrivain contemporain a pris un malin plaisir à retrouver le texte, à l’interpréter comme un roman égrillard, et s’en est donné à cœur joie pour Démolir Nisard [10]. Tel est le titre du livre d’Eric Chevillard qui relève davantage d’une « fantaisie surréaliste » et d’un « pamphlet pastiche obsessionnel » [11] que d’une exécution barbare.

 

[1] Désiré Nisard, Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence, 1834, volume 2 p. 297-298.

[2] Michel Lagrange, Désiré Nisard, homme de lettres, homme d’esprit. Extrait d’une communication présentée à l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, Commission des arts et lettres, le 28 février 1989. Annales de Bourgogne, 63, 1991, p. 112.

[3] Ibid. p. 116.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid. p. 117.

[8] Ibid. p. 123.

[9] Ibid.

[10] Eric Chevillard, Démolir Nisard, éditions de Minuit, 2006.

[11] Christian Jannone www.editionsdelabatjour.com/…/_Demolir_Nisard_dEric_Chevillard-5130063.html