Entretien avec... François-Xavier BERNARD
mercredi 10 avril 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN

François-Xavier BERNARD, lors du dernier colloque de patristique de La Rochelle consacré aux « Pères de l’Eglise et à la chair », vous êtes intervenu sur « Le corps malade et les pratiques médicales chez Augustin ». Comment en vient-on à s’intéresser à la question de la maladie chez un auteur d’abord connu comme l’un des plus grands intellectuels de l’Antiquité tardive ?

Ma communication de 2011 reprenait, en partie, les recherches que je menais sur Augustin dans le cadre de mon Master 2 à Paris IV-Sorbonne, sous la direction de Jean-Marie Salamito. Mon intérêt pour la question de la maladie est étroitement lié à Augustin d’Hippone qui, rappelons-le, s’est beaucoup intéressé à la médecine : son œuvre témoigne d’ailleurs d’une culture médicale étendue, et d’une grande estime pour les médecins et pour la profession médicale. En outre, dans l’Antiquité tardive, le problème de la maladie rejoint une autre question essentielle : celle du miracle. L’époque d’Augustin est marquée par une multiplication des récits de guérisons miraculeuses et par une prolifération des reliques, qu’il s’agisse de reliques « bibliques » venues d’Orient, ou de reliques liées aux martyrs des IIe ou IIIe siècles. Augustin lui-même rapporte une bonne vingtaine de guérisons miraculeuses dans plusieurs textes tardifs. J’ai cherché à comprendre comment s’articulaient la médecine profane classique et la croyance aux miracles chez Augustin : y a-t-il une « concurrence » entre médecine et miracle ? Ou peut-on, au contraire, parler d’une forme de complémentarité entre ces deux itinéraires de guérison qui s’offraient aux chrétiens du IVe siècle ?

Aviez-vous déjà eu l’occasion de croiser ainsi deux champs de recherche comme ici la théologie et la médecine dans votre approche du monde antique ?

Avant de m’intéresser à la maladie et à la médecine, j’ai travaillé avec Janine Desmulliez, à Lille, sur les relations entre païens et chrétiens dans l’Occident romain, et sur la façon dont les premiers intellectuels chrétiens avaient « capté » l’héritage philosophique gréco-romain pour le mettre au service de la théologie chrétienne. Mais je m’intéresse depuis longtemps aux rapports entre la théologie et la science en général.

Augustin d’Hippone est-il toujours au cœur de vos travaux ?

Augustin reste une source de première importance pour mes travaux, mais j’essaie d’élargir mes recherches à d’autres auteurs chrétiens latins de l’époque tardive, y compris des auteurs que je connais encore assez mal, comme Hilaire de Poitiers ou Paulin de Nole. Augustin a été pour moi un point de départ : je conçois mes recherches sur Augustin comme le « socle » de mes travaux futurs, notamment de ma thèse. Cependant, je pense qu’on n’en a jamais fini avec Augustin, et qu’on s’y replonge nécessairement un jour ou l’autre, tant son œuvre est immense et riche.

Vous avez fait paraitre il y a quelques mois une recension remarquée du livre de Polymnia Athanassiadi, Vers la pensée unique - La montée de l’intolérance dans l’Antiquité tardive ?, recension que vous avez intitulée « Pour un livre noir de l’Antiquité Tardive ». Sans reprendre bien sûr ici toute l’argumentation de l’historienne grecque, pourquoi un tel titre à votre recension ?

Le titre fait implicitement référence aux différents « livres noirs » qui ont été consacrés, durant les vingt dernières années, à certains épisodes sombres de l’histoire, comme le Livre noir de la Révolution française, le Livre noir du communisme ou encore le Livre noir du colonialisme. Polymnia Athanassiadi donne une vision particulièrement sombre de l’Antiquité tardive puisqu’elle y voit avant tout une période marquée par la montée de l’intolérance religieuse et par l’émergence d’un système théocratique quasi totalitaire : mise en place d’un monothéisme d’Etat, confusion croissante entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, répression violente des hérésies et de toutes les formes de dissidence religieuse, etc. Dans ma recension, j’ai voulu poser la question suivante : faut-il lire l’ouvrage de P. Athanassiadi comme une sorte de « livre noir » de l’Antiquité tardive ? Mais parler d’un « livre noir » est sans doute un peu excessif : le but de l’auteure n’est pas de dresser un inventaire des crimes perpétrés au nom de la religion durant l’Antiquité tardive. Elle a plutôt cherché à analyser un processus, une lente évolution de l’Empire romain vers une forme de théocratie de plus en plus assumée. De plus, le livre de P. Athanassiadi n’est pas un livre « antichrétien », comme on serait tenté de le penser. D’après l’auteure, le processus de radicalisation religieuse commence bien avant la conversion de Constantin au christianisme, puisque ce sont les prédécesseurs de Constantin qui ont jeté les bases d’un régime théocratique (pensons, par exemple, à la Tétrarchie).

L’ouvrage de P. Athanassiadi est de première importance. Peut-on dire qu’il marque une étape ou un tournant dans l’historiographie de l’Antiquité Tardive, substituant à une représentation heureuse et pacifiée des IVe-VIe siècle que nous devons plutôt aux historiens de l’école de Peter Brown, un monde beaucoup plus violent et intolérant ?

L’ouvrage de Madame Athanassiadi est un pavé dans la mare. L’auteure a voulu régler ses comptes avec certains historiens anglo-saxons, en particulier Peter Brown. Elle reproche en effet à l’école de Peter Brown d’avoir « minimisé » les conflictualités, au profit d’une vision optimiste et pacifiée de l’Antiquité tardive. Sans retomber dans le vieux schéma « décliniste », P. Athanassiadi propose une approche nouvelle de l’Antiquité tardive, qui insiste sur l’intolérance et sur la légitimation de la violence au nom de Dieu et de l’orthodoxie religieuse. A mon sens, le livre est critiquable pour plusieurs raisons : Madame Athanassiadi interprète de façon très partiale certains auteurs (comme Eusèbe de Césarée), elle fonde sa réflexion sur des sources uniquement orientales et néglige les sources latines, elle écarte de sa démonstration tous les textes qui promeuvent une ecclésiologie plus ouverte et plus tolérante, et surtout, elle accorde une importance parfois excessive à de simples textes normatifs, en oubliant le fossé qui pouvait exister entre la loi et son application. Pour autant, son livre est passionnant et renouvèle, à bien des égards, notre vision de l’Antiquité tardive. Je pense, par exemple, à Julien l’Apostat, qui a longtemps été perçu comme un empereur « réactionnaire » : P. Athanassiadi montre au contraire que l’idéologie politico-religieuse de Julien le rapproche davantage des premiers empereurs chrétiens que des empereurs païens du IIIe siècle. A mon avis, ce livre est un ouvrage important parce qu’il nous questionne, il nous oblige à repenser l’Antiquité tardive dans toute sa complexité, et à dépasser les visions trop simplistes, qu’il s’agisse de visions « heureuses » ou de visions « noires ».

Et vous-même, quel(s) regard(s) portez-vous sur l’Antiquité Tardive ?

Pour ma part, en tant que jeune chercheur, je vois surtout l’Antiquité tardive comme un immense champ de recherche. Nous avons encore beaucoup de découvertes à faire et de réflexions à mener sur les hommes de l’Antiquité tardive, leurs modes de vie, leurs représentations, leur rapport à Dieu ou à l’héritage gréco-romain. Paradoxalement, l’Empire romain tardif est un monde encore mal connu, mais il ressemble un peu au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui : c’est un monde « globalisé » et instable, secoué par des crises (économiques, sociales et militaires), et traversé par de profondes inquiétudes spirituelles. Dans ce monde globalisé, il n’y a ni ONU, ni OMC, ni FMI : les tentatives de régulation globale se traduisent principalement par un effort d’uniformisation juridique et religieuse, sous l’impulsion du pouvoir impérial et des conciles. Mais l’Empire tardif est aussi marqué par un certain renouveau intellectuel, porté par des hommes de lettres et des hommes d’Eglise qui voyagent et qui correspondent entre eux.

Des projets de livres ou d’articles en cours ?

Pas d’autres projets pour le moment, à part ma thèse. A vrai dire, mes cours en lycée me laissent peu de temps pour la recherche. Mais j’espère pouvoir publier d’autres articles et d’autres recensions prochainement, en fonction des occasions qui se présenteront.

Merci François-Xavier Bernard.