Entretien avec... Dominique LHUILLIER-MARTINETTI
samedi 10 décembre 2011
par Cécilia BELIS-MARTIN

Dominique Lhuillier-Martinetti, vous êtes intervenue lors du récent colloque de La Rochelle consacré aux « Pères de l’Eglise et la chair » au début du mois de septembre. Votre communication portait sur la question du mariage. Dans quelle mesure les Pères ont-ils été amenés à statuer sur le mariage et les questions relatives à la nuptialité ?

Le christianisme est né et a grandi dans un Empire où le mariage entre citoyens était régi par des lois dont certaines convenaient à la morale chrétienne tandis que d’autres la heurtaient de front – la législation sur le divorce notamment-. Force a été pour les Pères de prendre position pour éclairer les fidèles sur ce qui était légal aux yeux de la loi impériale mais impossible au regard de la Loi divine. Sur le point particulier de la nuptialité, l’Eglise a suivi le droit romain qui fixe à douze ans l’âge légal du mariage pour les filles.

Cette question se trouvait au cœur de votre ouvrage L’individu dans la famille à Rome au IVe siècle. Vous avez mené votre enquête principalement en Italie. Y a-t-il une raison particulière pour cela ?

Pour traiter du droit de la famille au IVe s., il m’a semblé intéressant de travailler sur un auteur chrétien qui avait eu une double compétence, possédant des connaissances à la fois en droit et en théologie. La figure d’Ambroise de Milan, gouverneur de province devenu évêque, s’est imposée et c’est donc l’Italie, et plus particulièrement l’Italie du nord, qui a été l’objet de mon enquête.

Par ailleurs, l’Italie du nord offre un autre intérêt : c’est un territoire où la société romaine a eu l’occasion d’entrer en contact avec le monde barbare comme on le voit dans la correspondance échangée entre Ambroise et l’évêque de Trente où est posée la question des mariages mixtes romano-barbares.

Ambroise de Milan diffère-t-il de ses pairs quant à sa prédication sur le mariage et le célibat ? On le dit plus sensible à la condition féminine que d’autres Pères mais qu’en est-il vraiment ?

En matière de mariage, Ambroise, s’inscrit dans la tradition de l’Eglise et ne se distingue pas par des prises de position originales. Par exemple, quand il affirme l’obligation de fidélité réciproque entre époux chrétiens, principe absent des lois civiles où seul l’adultère de la femme est sanctionné, il tient les mêmes propos que Basile, Grégoire de Nazianze, Jérôme, Lactance, Augustin, Jean Chrysostome…

S’il semble plus sensible que d’autres à la condition féminine, c’est, me semble-t-il, parce que, ayant dû en tant qu’évêque sermonner un fils ingrat ou un époux volage, conseiller des veuves ou prononcer un jugement dans des affaires où étaient impliquées des femmes, il a eu ainsi l’occasion, plus que d’autres peut-être, d’expliquer et de développer les thèses chrétiennes sur les droits et devoirs de la femme. Dans ses sermons, ses traités, sa correspondance, il compatit aux misères de la vieillesse solitaire d’une épouse abandonnée, il défend une vierge consacrée accusée injustement de manquement aux vœux et d’infanticide, il prône la pénitence et non la peine de mort pour la femme adultère…et se montre ainsi très attentif à la condition des femmes dont il a la charge en tant que pasteur. Mais lorsqu’il paraît prendre des positions révolutionnaires en affirmant hautement, par exemple, le droit d’une fille à s’opposer à sa famille, voire à son père, ces déclarations ne doivent s’entendre que dans un contexte purement religieux : ce n’est que si on l’empêche de se consacrer à Dieu que la jeune vierge peut se révolter contre l’autorité paternelle. Ambroise ne sort pas du cadre du discours commun aux Pères.

Revenons à l’objet de votre communication rochelaise. Peut-on finalement parler d’ « inflexion chrétienne » à propos du mariage et de la nuptialité ?

Il n’y a pas eu d’inflexion chrétienne sur la législation du mariage en matière de nubilité et on ne trouve aucun texte demandant à l’empereur de modifier la loi. Le mariage demeure une affaire privée et on laisse aux pères la responsabilité de choisir le moment opportun. En revanche la lecture d’Ambroise permet d’affirmer qu’à ses yeux une fille de douze ans n’est qu’une enfant, incapable de donner le consentement indispensable à la formation du lien.

Si Ambroise ne condamne pas explicitement les unions trop précoces, c’est que le parallèle entre le mariage humain et l’union de la vierge consacrée au Christ commande à ses yeux d’accepter le principe de la précocité : une très jeune vierge, pourvu qu’elle en ait la maturité, doit pouvoir s’engager dans la vie consacrée sans que sa famille puisse lui opposer son âge. Ma thèse est que, sur le point particulier de la nubilité, le discours chrétien, au lieu de contester le cadre juridique du mariage romain, y a tout contraire puisé des arguments pour défendre le choix précoce de la virginité consacrée.

Merci Dominique Lhuillier-Martinetti.