Déchetterie, mon beau souci
samedi 15 janvier 2011
par Annie WELLENS

En cet espace quasi chirurgical remplaçant désormais les anciens terrains d’ordures qui rimaient autrefois avec aventures, face à la benne adéquate qu’il a soigneusement repérée, un homme s’apprête à jeter des cartons. « Attendez ! » lui crie l’un des maîtres du lieu, « Qu’y a-t-il dans vos cartons ? ». L’usager suspend son geste, comme pris en défaut, et répond : « dans mes cartons… il y a d’autres cartons ». Insensible à la méditation sur l’éternel recommencement que cette réponse pourrait enclencher, le gardien des bonnes mœurs déchettières insiste, soupçonneux, « Montrez ! ». L’inspection le convainc : « C’est bon, allez-y ! Mais, vous comprenez, depuis ce matin, ’ils’ ne font que des âneries – il emploie un mot plus virulent, à la terminaison identique, que le bon goût m’interdit de reproduire ici - Je me demande s’ils sauront lire un jour ! ». Soulagé de n’être pas compté au nombre de ces « ils » illettrés, l’homme aux cartons - gigognes rit servilement. Plus loin, entre « déchets végétaux » et « bois », un couple âgé s’interroge. Ils portent ensemble une grosse branche feuillue. La femme tire son compagnon vers le « végétal » et l’homme, sa compagne vers le « bois ». Plus musclé, le masculin l’emporte, mais la femme en profite pour régler quelques comptes : « Avec toi, c’est toujours pareil, tu ne finis pas ce que tu commences, tu aurais dû enlever les feuilles. » Leur image sous forme d’Adam et Ève arrachant des feuilles pour se coudre des pagnes me visite un court instant.

Mais c’est à mon tour de vivre l’heure du choix . Si j’ai déposé, les yeux presque fermés, papiers et bouteilles en leur domaine respectif, j’hésite entre deux containers pour y jeter deux vieilles chaises. Malgré mon affection pour elles, je ne peux plus les garder à la maison, les risques d’accident augmentant quotidiennement. Vont-elles finir leur existence dans le « tout-venant » ou dans le « tout-venant à incinérer » ? Elles sont faites de bois, de paille mais aussi de quelques appliques de métal. Peu portée vers la crémation, je me décide pour le « tout-venant » ordinaire et expédie la première. Je m’apprête à faire suivre à la seconde le même chemin quand une voix impérieuse me cloue sur place : « Arrêtez ! ». Je me retourne et me trouve face au déchettier en chef, brandissant une hache, torse nu, sur fond de soleil couchant. « Il faut d’abord la dépecer. Sinon, ça m’oblige à descendre dans la fosse » me dit-il, manifestement ronchon. Un léger moment de panique : de qui parle-t-il ? S’il a repéré mon premier lâcher de chaise inadéquat, peut-être suis-je passible d’un coup de hache ? Le ciel enflammé sur lequel sa silhouette puissante se découpe, tel « l’Imperator sanglant » dans l’un des poèmes de Heredia, ajoute à mon effroi. Alors, j’occupe le terrain, je lui demande des détails sur la façon dont il distingue les « gravats inertes » de ceux qui bougent encore. Il m’enseigne sur le sujet tout en réduisant ma chaise en morceaux. Le voyant très occupé à séparer, pour finir en beauté, la paille du bon bois, j’en profite pour m’enfuir en le remerciant avec une effusion qui n’a rien à envier à la servilité dénoncée plus haut.

Depuis, je ne cesse d’interroger cet étrange paradoxe : la sophistication croissante d’un lieu conçu pour libérer les citoyens de leurs « encombrants » et autres « monstres » finit par asservir les utilisateurs à une galopante culpabilisation.

Chronique publiée dans La Croix le 3 septembre 2009