Rencontre avec... Mickaël RIBREAU
jeudi 10 décembre 2009
par Cécilia BELIS-MARTIN

Mickaël Ribreau, vous venez de soutenir le 14 novembre dernier votre thèse en Sorbonne sur le Contre Julien d’Augustin sous la direction de M. Vincent Zarini [1]. Quelles pouvaient bien être les thèses de ce Julien pour que le grand Augustin leur oppose un traité ne comportant pas moins de six livres ?

Pour répondre à cette question il est nécessaire de rappeler brièvement le contexte historique. En 418, l’évêque de Rome, Zosime, un concile africain de Carthage et l’empereur Honorius condamnent les thèses de Pélage et de Célestius. Alors que, pour ces derniers, la grâce divine consiste dans la création de l’homme, doté de la capacité d’être bon, voire parfait, en ce monde, pour Augustin en revanche, la nature humaine, viciée à la suite de la faute d’Adam, ne peut connaître la perfection, et l’homme ne peut bien agir que s’il est secouru par la grâce de Dieu. Zosime envoya une lettre dans laquelle il condamnait les thèses de Pélage et de Célestius ; cette lettre devait être signée par l’ensemble des évêques. Or dix-huit évêques italiens, menés par celui d’Eclane (environs de Naples), Julien, refusèrent de ratifier cette condamnation, car ils considéraient qu’elle était injustifiée. L’évêque d’Eclane écrivit ainsi à un haut fonctionnaire de la cour impériale de Ravenne, le comte Valérius, puis au clergé de Rome et à l’évêque de Thessalonique, Rufus, en affirmant qu’Augustin était resté manichéen. En effet, Pélage estimait, pour des raisons d’ordre moral, que la faute d’Adam n’avait eu aucune conséquence sur la nature humaine ; Julien, qui nie également l’existence du péché originel et considère que l’homme, par sa volonté, peut accomplir le bien, poursuit le raisonnement de son prédécesseur et s’interroge sur la transmission du péché originel ; c’est pourquoi il fait porter le débat sur le mariage, ce qui n’intéressait nullement Pélage. Pour l’évêque d’Eclane, si le péché originel est transmis à des enfants issus de parents baptisés, qui sont donc délivrés du péché par le baptême, cela revient à dire que le mariage n’est nullement un bien, mais porte en lui le péché, ce qui ressemble à la condamnation manichéenne du mariage. Pour Julien, le mariage est un bien, ce que ne conteste pas Augustin ; mais ce dernier distingue l’union conjugale, instituée par Dieu avant la chute d’Adam, de la concupiscence, désir incontrôlable, conséquence du péché originel. Or, pour l’évêque d’Eclane, la concupiscence n’est pas un mal, mais un bien puisqu’elle est l’instinct naturel de la reproduction.

La personnalité de ce Julien d’Eclane a suscité bien des jugements contrastés : petit aristocrate imbu de lui-même et de sa supériorité intellectuelle pour certains, chantre de la liberté humaine et d’une sexualité chrétienne déculpabilisée pour d’autres. Quel regard portez-vous sur un tel personnage, même et nécessairement à travers le prisme de l’écriture augustinienne ?

Julien est un personnage très intéressant et difficile à cerner, car nous sommes dépendants d’Augustin. En effet, ses écrits polémiques, l’Ad Turbantium et l’Ad Florum ont été transmis grâce à l’évêque d’Hippone qui le cite dans ses traités de réfutations (le De nuptiis et concupiscentia, I et II, le Contra Iulianum, le Contra duas epistulas pelagianorum et le second Contra Iulianum dit Opus imperfectum). Cependant plusieurs écrits exégétiques nous sont parvenus directement. Ce qui frappe tout d’abord chez Julien, c’est l’étendue de sa culture antique. C’est pourquoi le Contra Iulianum est l’œuvre augustinienne, la Cité de Dieu mise à part, dans laquelle Augustin recourt au plus grand nombre de citations d’auteurs profanes. De plus, Julien connaît plusieurs Pères grecs, ce qui au Ve siècle n’était pas si courant en Occident : il se réfère en effet à Basile de Césarée [2] et à Jean Chrysostome. Cependant, son goût de la chicane, son refus de prendre en compte les nuances du raisonnement augustinien, ainsi que ses attaques parfois basses (il reproche notamment à Augustin d’avoir eu pour mère une ivrognesse) peuvent lasser le lecteur ; même s’il est vrai qu’à plusieurs reprises Julien pointe certaines failles du raisonnement augustinien et propose une théologie qui semble à un lecteur contemporain plus acceptable, plus positive, que celle d’Augustin.

Votre thèse portant sur le troisième livre du Contre Julien, quels en sont plus spécifiquement les enjeux théologiques et ecclésiologiques ?

Le troisième livre inaugure la réfutation proprement dite. En effet, le traité se divise en deux ensembles. Dans les deux premiers livres, grâce à un important dossier patristique, Augustin réfute de façon préliminaire les arguments de Julien et montre qu’il n’est pas manichéen. Puis il réfute l’Ad Turbantium de Julien livre par livre (le livre III du Contra Iulianum réfute le livre I de l’Ad Turbantium, le livre IV le deuxième livre, etc.). Le troisième livre, que j’ai édité, traduit et commenté pour ma thèse concerne le péché originel et le mariage. Après avoir démontré à Julien que le jugement qui a condamné Pélage et Célestius était tout à fait juste, Augustin montre qu’il faut distinguer le mariage, qui est un bien institué par Dieu, de la concupiscence qui est un mal par lequel le péché originel est transmis.

Vous codirigez le « bulletin augustinien » ; de quoi s’agit-il ?

Depuis trois ans maintenant, je codirige avec Jean-Marie Salamito [3] ce bulletin bibliographique [4]. Il s’agit de recenser, de résumer, voire de donner un compte-rendu critique de tous les articles ou livres qui traitent d’Augustin, de sa pensée et de sa postérité, dans le monde entier. Chaque année sont ainsi recensés près de quatre cents titres, grâce à une équipe dynamique de chercheurs, composée, en partie, de doctorants.

Si j’imagine qu’il est bien légitime de souffler un peu après une soutenance de thèse, je pense que d’autres travaux vous attendent déjà. Toujours en compagnie d’Augustin ou bien retournerez-vous vers des sujets un peu plus inhabituels comme cette thématique de la musique que vous avez déjà explorée chez Boèce et Cassiodore ?

Bien que j’aie beaucoup aimé travailler, durant ma maîtrise, sur la musique chez ces deux auteurs, je vais continuer à me consacrer à Augustin. En effet, dans le prolongement de ma thèse, je prépare la publication dans la Bibliothèque Augustinienne des six livres du Contra Iulianum. De plus, je participe, sous la direction de Martine Dulaey, à l’annotation et au commentaire des 32 sermons qui composent l’Enarratio d’Augustin sur le Psaume 118. Ce travail sera également publié dans la Bibliothèque Augustinienne. Enfin, je souhaite consacrer mes travaux à venir à la polémique et à l’hérésiologie augustinienne, deux sujets qui ont été très peu abordés jusqu’à présent. Ils permettront, je l’espère, de dépoussiérer l’image de ce « pourfendeur d’hérétiques » que serait Augustin, et ainsi de mieux le comprendre.

Merci Mickaël Ribreau.

[1] Le Contra Iulianum de saint Augustin : introduction générale ; édition, traduction et commentaire du livre III, thèse préparée sous la direction de V. Zarini et soutenue en Sorbonne le 14 novembre 2009.

[2] Même s’il s’agit en réalité d’un texte d’un autre auteur, Sérapion de Thmuis.

[3] Professeur d’Histoire à l’Université Paris IV-Sorbonne.

[4] Le Bulletin augustinien paraît chaque année dans le second numéro de la Revue d’Etudes Augustiniennes et Patristiques.