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Accueil du siteLES PETITES JOURNEES DE PATRISTIQUECésaire d’Arles, homme d’hier pour aujourd’hui
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vendredi 25 septembre 2020
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Dialogue avec Césaire d’Arles : « affirmer notre liberté »
vendredi 10 juillet 2020

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Dans une nouvelle série d’entretiens fictifs avec des docteurs de l’Église, des chercheurs explorent la question de savoir quelles expériences de la jeune Église sont dignes d’intérêt pour les chrétiens d’aujourd’hui. La série est inaugurée par un dialogue de l’évêque de Würzburg avec l’évêque Césaire d’Arles (470-542), qui s’est attaqué aux défis missionnaires en période de transition.

Monseigneur, vivre dans une période de transition - qu’est-ce que cela signifie pour vous en tant qu’évêque responsable de la province ecclésiastique provençale d’Arles ?

L’insécurité. Nous sommes dans une situation politiquement instable depuis des décennies. La lutte entre les Wisigoths, les Francs, les Burgondes et les Ostrogoths pour la suprématie en Gaule a semé la dévastation dans le pays. La misère sociale est indescriptible. Sur le plan culturel, nous assistons actuellement à un effondrement sans précédent des institutions d’enseignement traditionnelles. Sur le plan ecclésiastique, le grave relâchement de la discipline et le manque de pastorale dans de vastes contrées nous causent bien des soucis.

Quelles mesures comptez-vous prendre face à ces multiples défis ?

Comme vous le savez, mon parcours spirituel m’a conduit à Lérins dans mes jeunes années. La vie dans le célèbre monastère de cette île, qui est depuis de nombreuses années un foyer d’érudition et d’où sont sortis de nombreux ecclésiastiques éminents de la Gaule, m’a également marqué. L’amour de la Liturgie des Heures m’y a été inculqué, tout comme l’étude approfondie de l’Écriture Sainte et des Pères de l’Église, et surtout le sens de la vie communautaire.

J’ai donc introduit la Liturgie des Heures à la cathédrale d’Arles. Je vis moi-même dans une communauté de prêtres où nous partageons la vie et prions ensemble. J’attache la plus grande importance à l’étude de l’Écriture Sainte, dont la connaissance profonde est une condition indispensable pour pouvoir assumer une charge spirituelle. De cette façon, je m’efforce de former et d’affermir mon clergé pour son ministère.

En ce qui concerne les Pères, on dit que vous avez un lien particulier avec saint Augustin, est-ce vrai ?

Depuis longtemps, je suis fasciné par les écrits d’Augustin qui, de la même manière, en tant qu’évêque, avait déjà fixé un cap dans la pastorale. Dans la malheureuse controverse sur la grâce qui secoue la Gaule méridionale depuis des années et qui sera connue plus tard sous le nom de controverse semi-pélagienne, la doctrine de la grâce d’Augustin a été une orientation importante pour moi. Lors du deuxième concile d’Orange, j’ai pu contribuer à la faire accepter. Je me permets de souligner que ce concile a été le seul en Occident à débattre de contenus dogmatiques qui prendront certainement à nouveau de l’importance dans un avenir lointain. Personnellement, j’ai toujours souhaité pouvoir quitter cette vie le jour de la Saint-Augustin. Je suis confiant et espère que ce vœu tant désiré sera exaucé.

La lecture des Pères, dit-on, est une question qui vous tient à cœur dans la formation des prêtres dans leur ensemble ?

Comme les prêtres n’ont plus guère l’occasion de fréquenter l’une des écoles de rhétorique gauloises autrefois si célèbres, j’ai compilé des recueils à partir d’homélies des Pères de l’Église pour tous les dimanches et jours de fête de l’année ecclésiastique. J’ai laissé de côté tout ce qui est lié à des événements précis afin de fournir à mes pasteurs des sermons dogmatiquement fiables et spirituellement profonds. L’objectif est une bonne prédication dans toutes les paroisses rurales et leurs dépendances. Il m’a fallu beaucoup d’efforts pour imposer le droit des prêtres à prêcher malgré la résistance de mes confrères évêques. Mais cela en valait la peine, car les gens ont droit à une bonne prédication.

La rumeur veut que la relation avec vos confrères évêques ne soit pas toujours la meilleure ?

Voyez-vous, en période de bouleversements, la tentation est toujours grande de se retrancher sur ses positions. Je n’ai jamais pu m’habituer à cette mentalité. Même si cela équivaut à briser un tabou, j’ai consciemment choisi un langage simple pour la prédication, le style dit simple, également appelé « sermo rusticus » dans le langage technique. Dans mes sermons, la compréhension et la clarté priment toujours sur la virtuosité.

Loin de moi l’idée d’accuser les autres. Mais malgré le respect que j’ai pour eux, je ne peux trouver aucun avantage au latin maniéré de certains confrères. Il a toujours cette touche d’autoréférence avec laquelle on s’assure de sa supériorité culturelle et se croit supérieur aux personnes non éduquées. En fin de compte, c’est une forme de distanciation par rapport aux gens et à leurs besoins qui ne me dit rien du tout, même si elle est actuellement en vogue dans les milieux cléricaux de la Gaule.

Cette attitude est-elle également à l’origine de votre engagement social considérable ?

En tant que responsable de la province ecclésiastique d’Arles, je suis confronté chaque jour à une immense souffrance. Notre foi nous pousse à y trouver une réponse.

Comment ne pas voir l’armée des réfugiés qui ont fui vers la ville pour échapper à la guerre ? Ils sont rejoints par d’innombrables prisonniers de guerre attendant que quelqu’un paie leur rançon. La famine et la maladie sont les effets secondaires habituels. (Des besoins exceptionnels nécessitent des mesures exceptionnelles)

Aux grands maux les grands remèdes. J’ai donc décidé de vendre l’or des calices et de la décoration intérieure des églises afin d’utiliser le produit de la vente pour racheter des captifs. Cela m’a attiré beaucoup d’ennuis avec mes confrères évêques comme à Rome. Mais le Christ a ordonné à ses disciples de n’avoir avec eux ni argent ni or. Il ne trempait pas non plus son pain dans des bols en argent et sa croix était en bois.

Une raison suffisante, donc, pour se libérer des trésors terrestres lorsque le salut de tant d’âmes est en jeu. J’ai également réussi à construire pour les malades le premier hospice de Gaule, qui est un modèle en la matière. Grâce à la providence du ciel j’ai régulièrement la possibilité de soulager l’extrême misère de la population par des dons de céréales. Je reste fermement convaincu que le travail caritatif est au moins aussi important pour une prédication crédible que le sermon et l’office religieux.

Dans vos sermons, vous faites souvent référence aux pratiques païennes de vos croyants. De quoi s’agit-il ?

Le chemin est long jusqu’à ce que la foi chrétienne atteigne réellement le cœur des gens. J’observe avec inquiétude comment les chrétiens, dans leurs pratiques quotidiennes, retombent dans des coutumes néo-païennes telles que la consultation d’horoscopes, le culte magique des sources et des arbres, la pratique de rites magiques et la divination. Il n’y a tout simplement pas d’espace neutre. Là où la foi ne façonne pas les cœurs, d’autres pratiques pseudo-religieuses prennent le dessus. Ici, je fais un effort soutenu pour éduquer les gens et je vois cela comme un défi missionnaire. Vous avez écrit la première règle pour les religieuses en Occident. Qu’est-ce qui vous a incité à le faire ?

Depuis mon séjour au monastère, je suis fermement convaincu que l’Église a besoin d’un foyer de vie contemplative. En particulier en ces temps d’agitation et de confusion, nous avons besoin de personnes qui, au nom des autres, pratiquent une prière permanente. La fondation du couvent de moniales d’Arles me tenait donc à cœur. Afin de soutenir les sœurs sur leur chemin, j’ai entrepris d’écrire une règle pour les religieuses. C’était en effet quelque chose de nouveau, mais pour cela j’ai pu m’inspirer de la riche tradition monastique de la Gaule méridionale.

Êtes-vous fier d’être le premier évêque métropolitain à recevoir le Pallium des mains du pape Symmaque ?

Je considère que c’est un honneur, et d’ailleurs j’ai aussi été nommé « Vicaire du Siège apostolique pour la Gaule ». Même si les troubles politiques m’ont rendu difficile l’accomplissement de cette tâche, j’ai toujours cherché à préserver l’unité de l’Eglise et à empêcher la formation d’églises nationales d’obédience arienne sur le sol gaulois, malgré toutes les tendances à la division.

Êtes-vous un homme engagé en politique ?

Je fais tout mon possible pour parvenir à une bonne entente avec le pouvoir en place. Cependant, les changements constants de forces accédant au pouvoir m’ont amené à plusieurs reprises dans des situations dangereuses, car j’ai été plusieurs fois suspecté de déloyauté. Selon la conception commune, l’Église doit servir à la stabilisation du pouvoir terrestre. Je me suis toujours opposé à cela. Nous avons pour mandat d’annoncer l’Evangile, et pour remplir ce mandat, nous nous coordonnons naturellement avec ceux qui sont actuellement au pouvoir. Mais malgré tout, la liberté de l’Eglise doit être affirmée.

Pour conclure, quel est votre message à nos lecteurs ?

Les bouleversements de notre époque peuvent nous accabler. Mon but est d’approfondir notre connaissance des Saintes Écritures et de nous laisser inspirer par l’esprit de contemplation afin de promouvoir le renouveau de l’Église, de préserver l’unité dans la foi et de ne pas oublier les pauvres. Les paroles du prophète Isaïe : « Crie à pleine gorge, ne te retiens pas ». (Isaïe 58, 1) m’ont toujours incité à persévérer et à ne pas me taire dans la résignation. Je souhaite de tout cœur ce courage à mes lecteurs.

Contexte :

Le grand prédicateur et pasteur dévoué Césaire d’Arles est issu d’une noble famille gallo-romaine. Son élève Cyprien de Toulon a écrit une Vie de Césaire en 542/49. Césaire a d’abord été moine du monastère de Lérins avant de devenir évêque d’Arles, alors centre de la Gaule méridionale, entre 502 et 542. Césaire a été un acteur important lors du 2e concile d’Orange, qui a condamné le semi-pélagianisme. Parmi ses écrits les recueils de sermons retiennent particulièrement l’attention. 238 « sermons » contiennent des homélies sur les fêtes chrétiennes, mais montrent aussi une réflexion critique sur le paganisme, qui était encore présent dans la société gauloise. Il a expliqué l’administration des sacrements et la célébration de la Liturgie des Heures, l’obligation de célébrer la messe dominicale et de recevoir l’Eucharistie lors des grandes fêtes On a pu le qualifier de plus grand prédicateur populaire de l’Église ancienne. En outre, ses règles pour les moines et les moniales ont été transmises. Césaire meurt à Arles le 27 août 542.