Daria de Rome
mardi 25 juillet 2017
par Pascal G. DELAGE

La martyre Daria, associée à Chrysanthe, était déjà vénérée à Rome au IVe siècle si l’on en croit le carmen que leur dédia le pape Damase (366-384) : Ici, d’un mérite égal, les deux noms de Chrysanthe et de Daria gardent leur tombeau. Maintenant, on peut le vénérer de nouveau ; mais naguère une rage impie, méprisant la religion des sépulcres, avait fait des tombeaux des saints la proie de sa fureur. Aujourd’hui, ils se relèvent plus beaux, grâce à l’argent d’un pauvre, qui plaira mieux à Dieu qu’une riche offrande. Pleure ton crime, ô race cruelle : tes fureurs ont été vaines, et l’on a vu croître la gloire des sanctuaires dévastés par toi [1]. Selon les itinéraires établis à l’usage des pèlerins, leurs tombes se trouvaient sur la via Salaria [2] et l’église construite sur leur tombe était située près de la catacombe de saint Saturnus (coemeterium Thrasonis ad S. Saturnium).

Même si le nom de Daria et de Chrysanthe apparaît dans le Martyrologe Hiéronymien (composé en Italie du Nord entre 431 et 450), il est clair que déjà à l’époque de Damase on ignorait leur histoire et l’évêque de Rome se contente de développer des lieux communs sur la militia spirituelle, opposée aux hordes païennes. L’allusion est si vague que d’aucuns – comme l’historien De Rossi - rapportent l’épitaphe non à Damase et au IVe siècle, mais à des évêques du VIe siècle comme Vigile de Rome (537-555) ou Jean III (561-574) qui s’efforcèrent de réparer les dégâts occasionnés par les Goths dans les sanctuaires suburbains lors des terribles combats qui opposèrent les Ostrogoths aux troupes de l’empereur Justinien Ier.

Selon la Passio de Daria et de Chysanthe [3], un texte tardif, Daria était une jeune Athénienne, philosophe qui fut envoyée auprès d’un chrétien originaire d’Alexandrie, Chrysanthe, pour le ramener à la raison et aux cultes des anciens dieux mais s’est lui qui convertit à sa propre foi la savante sirène. Simulant un mariage qui comblait les attentes de la famille de Chrysante, ils ne tardèrent pas à être démasqués et lapidés à l’époque de Numérien (283-84) qui, par ailleurs, n’a pas été un empereur persécuteur. L’année suivante, comme des chrétiens se réunissaient sur les lieux pour célébrer la mémoire de leur dies natalis, Numérien ordonna de boucher l’entrée de la grotte dans laquelle ils s’étaient réunis pour participer à la liturgie offerte en l’honneur des saints, leur donnant ainsi à leur tour de recevoir la couronne du martyre.

C’est sur le fond de cette tradition (une tombe sainte jouxtant un ossuaire) que se comprend le récit de Grégoire de Tours à la fin du VIe siècle : Le martyr Chrysanthe, après avoir reçu la couronne du martyre avec la vierge Daria, comme le rapporte l’histoire de sa passion, procurait aux peuples le bienfait d’une foule de guérisons. Aussi édifia-t-on sur son corps et celui de Daria une crypte d’une construction admirable dont la voûte se développe en arcs d’une extrême solidité. Or, un jour que la foule du peuple s’était rendue à la fête du saint, un empereur impie fit élever une muraille devant l’entrée de cette crypte, renfermant ainsi un grand nombre de gens, puis il fit couvrir de sable et de pierres tout l’édifice, qui devint par là une véritable montagne. C’est ce dont témoignent avec certitude les actes du martyr. La crypte resta donc enfouie sous cette couche épaisse jusqu’à ce que la ville de Rome, ayant abandonné les idoles, se fut soumise au Seigneur Christ. Par la suite des temps, personne ne connaissait plus le lieu de cette sépulture, quand il fut découvert par une révélation du Seigneur Jésus. On partagea la crypte en deux par une muraille, d’un côté on y mit à part les tombeaux des martyrs Chrysanthe et Daria, de l’autre on plaça ensemble tous les corps des autres saints. Cependant l’architecte ménagea une fenêtre dans la muraille de séparation, pour que l’on pût contempler ces derniers. On raconte encore que ceux qui furent murés dans cette crypte, au moment où ils y venaient célébrer les saintes solennités, avaient apporté avec eux des vases d’argent, remplis du vin qui s’offre à l’oblation du divin sacrifice. Il est certain que les vases d’argent y sont restés et qu’on les voit encore aujourd’hui [4]. Il s’en suivit qu’un sous-diacre cupide tenta de nuit de dérober les offrandes précieuses qui avaient été déposées auprès des défunts. Mais il ne put ensuite retrouver la petite fenêtre par laquelle il s’était introduit dans la tombe commune. Il dut attendre le jour pour repasser, mortifié et reconnu coupable, par l’ouverture cultuelle devant les yeux médusés des pèlerins.

[1] Epigramme 45

[2] cf. De Rossi, Roma sotterranea, I, 176

[3] BHL, 1787

[4] Le Livre des martyrs, 38. Trad. H. L. Bordier