La « Divine Liturgie » de Jean Chrysostome au monastère de Saint Oyend ?
dimanche 1er janvier 2017
par Annie WELLENS

Seigneur, notre Dieu, dont la puissance est incomparable et la gloire incompréhensible, la pitié infinie, ineffable l’amour pour les hommes, toi Maître, jette dans ta bonté un regard sur nous et sur cette sainte maison. Depuis bien longtemps, Bessus ami, nous ruminons, toi et moi, cette prière devenue pour nous source de joie autant que de dépit. De joie, parce que nous savons qu’elle nous vient de Jean Chrysostome, et de dépit parce que nous n’ignorons pas qu’elle représente seulement une infime parcelle de sa « divine liturgie ».

Pensant que notre région était plus riche que la tienne en archives spirituelles, tu m’avais demandé de mettre à contribution toutes mes relations monastiques pour débusquer le gibier dont tu rêves : une copie intégrale de cette liturgie pour l’inclure dans ton hymnaire Je n’osais plus t’en parler, ne recevant que des réponses négatives de la part des bibliothécaires pressentis. Piètre chasseur, je ne flairais aucune nouvelle piste, sauf à entreprendre un voyage au long cours vers l’Orient, expédition dont je n’avais pas hélas ! les moyens financiers, même si ma Silvania, tentée par l’aventure, se proposait de partir en campagne auprès des épiscopes de notre Grande Séquanaise pour les convertir en mécènes.

Ici, une irruption éruptive de mon épouse qui, m’entendant relire à voix haute ma dernière phrase, me fait remarquer la nécessité urgente d’une mise à jour de mon « logiciel intérieur » (encore l’une de ces inventions langagières dont ma Silvania est friande) quant à l’actualité politique de nos territoires : « Que tu aimes ta séquanitude gallo-romaine par reconnaissance envers tes ancêtres est une bonne chose, mais elle ne doit pas t’entraîner vers un déni de la réalité. Voici presque deux siècles que ton appellation ’Grande Séquanaise’ a chuté en même temps que l’Empire romain d’Occident. L’annexion burgonde n’a ensuite rien arrangé, puis les Francs nous ont sauvés et nous faisons partie de leur royaume depuis plus d’un siècle. Que tu le veuilles ou non, nous sommes désormais des Francs, et permets-moi de m’en réjouir. Serais-tu plus gallo-romain que chrétien ? ».

Silvania ayant eu le bon goût de s’éclipser après cette interrogation redoutable, je m’empresse de remettre à plus tard l’introspection à laquelle il me sera cependant impossible d’échapper car mon épouse appartient à la catégorie des aigles indomptables et non à celle des paisibles colombes [1]. En attendant le moment propice, ou plutôt fatidique, pour y répondre, je reviens au sujet brûlant qui nous occupe : mettre la main sur la « divine liturgie de Jean Chrysostome ». Le croiras-tu, ami très cher ? Nous n’avons plus besoin de partir vers l’Orient, c’est l’Orient qui va venir vers nous, sous la forme de trois moines melkites [2] du patriarcat d’Antioche en Syrie, mandatés par le patriarche lui-même pour rencontrer des moines d’Occident et faire connaissance avec leur propre liturgie. Mon précieux ami, le bibliothécaire du monastère de Saint Oyend dont je t’ai maintes fois parlé, ne tient plus en place, ce qui, pour un moine, contrarie quelque peu son vœu de stabilité. Il a déjà convoqué une troupe de copistes expérimentés et m’a demandé d’être présent à l’arrivée des uns et des autres, car il sait qu’un bon moine melkite ne se déplace jamais sans le texte de la liturgie chrysostomienne. Pour une fois je me sens plus accordé avec un auteur païen qu’avec Augustin, au sujet de l’espérance. Ce dernier écrit dans ses Enarrationes in Psalmos  : Je préfère ce que j’ai à ce que j’espère [3]. Et le premier, Publilius Syrus [4] : Une heure rend souvent ce que beaucoup d’années ont ravi. Oui, je l’espère, notre quête ne finira pas en poisson [5].

Mais n’oublions pas Celui qui nous oriente et que nous fêterons dans quelques jours, lors de la fête de Noël, avec l’hymne d’Ambroise : Égal à son Père éternel, / Il ceint le trophée de la chair, / Afin d’affermir par sa puissance éternelle / La faiblesse de notre corps.

Bacchus

[1] Bacchus doit avoir en tête une expression d’Horace qu’il ne restitue pas intégralement : Les aigles indomptables ne donnent jamais naissance à de paisibles colombes (Carm., 4, 4, 31 sq.).

[2] « Melkite » est un mot syriaque signifiant « impérial ». Dans la région syrienne, c’est un nom donné par les « monophysites »aux chrétiens qui, ayant accepté la définition christologique de Chalcédoine en 451, restaient en communion avec le patriarche d’Antioche nommé par Constantinople. Leur dépendance du siège impérial provoqua leur byzantinisation progressive et leur abandon total du rite syro-antiochien. (D.E.C.A., tome 2, éd. du Cerf).

[3] Enarrationes in Psalmos, 123, 10. PL 37, 1646.

[4] Sentence 26. Publilius Syrus, né en Syrie (cette réminiscence de Bacchus est d’un à-propos saisissant…), Ier siècle av. J.C. Esclave à Rome, éduqué puis affranchi par son maître en raison de ses qualités intellectuelles et de son humour.

[5] Desinit in piscem, expression dérivant d’un passage de l’Ars poetica d’Horace. Nous dirions aujourd’hui : « finir en queue de poisson".