Entretien avec… Marie-Françoise BASLEZ
mercredi 25 janvier 2017
par Cécilia BELIS-MARTIN

Chère Mme Baslez, dans votre dernier ouvrage, « Les premiers bâtisseurs de l’Église. Correspondances épiscopales (IIe-IIIe siècles) [1], vous invitez vos lecteurs à découvrir les toutes premières communautés chrétiennes à partir de documents trop souvent méconnus, à savoir les lettres des responsables de ces petites communautés se réclamant du Christ Jésus. Pouvez-vous nous dire comment ces documents exceptionnels sont parvenus jusqu’à nous ?

Ce ne sont pas les textes qui sont inédits, mais le traitement qui en est fait ! Mis à part les lettres de Cyprien qui en avait préparé lui-même l’édition, ces lettres ont été conservées –intégralement ou par extraits, quelquefois seulement résumées – dans l’histoire de l’Eglise d’Eusèbe de Césarée pour illustrer la victoire du christianisme. La nouveauté a consisté à les sortir de ce contexte littéraire et à les traiter en série selon une méthodologie spécifique en terme d’histoire de la communication et d’histoire des réseaux. Elles donnent la possibilité d’étudier l’unification des Eglises locales en « l’Eglise ». Elles renseignent directement sur les relations des évêques entre eux et avec leur clergé. Très peu sont adressées à la communauté de fidèles.

Comment peut-on se représenter ces premières communautés qui naissent des diverses missions apostoliques qui se dirigent vers l’occident mais aussi vers l’orient ?

Dans la pratique, la mission chrétienne ne se présente pas comme deux trajectoires depuis Jérusalem jusqu’aux extrémités orientale et occidentale du monde. L’espace évangélisé couvert par ces correspondances épiscopales est essentiellement celui des Actes des apôtres, c’est-à-dire le bassin oriental de la Méditerranée. En effet, Eusèbe a trouvé copies de ces lettres dans la bibliothèque de Césarée de Palestine. Rome est très peu représentée, les Eglises de Mésopotamie encore moins… Pour l’Afrique du Nord, heureusement, on dispose de la correspondance de Cyprien de Carthage, qui était aussi en relations – au moins ponctuelles - avec des évêques d’Espagne et celui de Lyon. C’est donc une histoire malgré tout partielle. On constate cependant que l’évangélisation emprunte les canaux ordinaires de la Diaspora juive et des réseaux romains, qui ne sont ni continus, ni développés dans l’occident latin. L’émergence de grands pôles chrétiens à Antioche, Alexandrie et Rome est déjà évidente, mais l’importance d’un siège épiscopal tient beaucoup à la personnalité d’un évêque en particulier.

Il ressort de ces lettres que les Eglises locales présentent la configuration d’un christianisme de petits groupes, avec une tendance constante au fractionnement déjà déplorée par Paul et Clément de Rome. Les relations personnelles sont primordiales et l’autorité de l’évêque n’est jamais acquise. Les situations de crise, en particulier les persécutions générales à partir de 250, n’ont fait qu’aggraver les divisions et mener à l’éclatement : à certains moments, il y a eu eux ou trois évêques concurrents à Rome, quatre ou cinq à Carthage. L’œuvre remarquable des évêques est d’avoir sans cesse travaillé à réunir et à créer ou recréer l’unité autour d’eux en renforçant leurs prérogatives et leur autorité.

Avec, pour l’animation et la direction de ces communautés, une pluralité de responsables ou – en reprenant un vocable chrétien - de « ministères » ? On garde également l’image d’évêques succédant directement aux apôtres d’après une lecture peut-être un peu rapide de lettres d’ignace et de la Lettre de Clément de Rome aux Corinthiens. Qu’en est-il au juste ? La pluralité des responsabilités et des fonctions est un fait patent - à commencer, dès les origines, par la pluralité des épiscopes dans l’Eglise de Philippes, quand Paul lui écrit. Cela me conduit à penser que les fonctions ecclésiales ont une origine pragmatique, plutôt qu’elles ne constituent une projection des réalités eschatologiques de l’Eglise céleste. Certes, des textes programmatiques de Pères de l’Eglise – Ignace, Irénée – ont déjà conçu une ecclésiologie centrée autour de l’évêque, représentant du Christ, entouré d’un collège de « presbytres » qui représente les Apôtres et aidé par les diacres, mais le but de mon livre était justement de confronter ces textes programmatiques aux enjeux et aux actions pastorales que font connaître les correspondances épiscopales. On constate que l’épiscopat monarchique (un évêque par cité) ne s’est pas imposé aussi facilement que cela, en particulier en Egypte. La fonction ministérielle ne suffit pas à légitimer l’autorité de l’évêque, contestée par les charismatiques et par les martyrs ou les confesseurs ; le principe de la succession apostolique est élaboré à la fin du IIe siècle, lors de la confection de listes épiscopales par sièges, pour lui conférer une légitimité particulière. Il y a des conflits entre l’évêque et certains « presbytres ». Les évêques ont réagi en développant le sentiment d’une collégialité sacerdotale, en organisant le clergé et en instituant des ministères ordonnés à partir du IIIe siècle. Dans le détail, on peut noter l’importance prise par l’office de « lecteur », qui joue un rôle essentiel dans la communication et la circulation des Ecritures et des lettres.

C’est de ce long processus qu’émerge la figure de l’évêque que nous connaissons mieux à partir du IVe siècle ?

Ce sont des gestionnaires au sens noble du terme, qui utilisent souvent la métaphore de l’ « économe » - celle-ci renvoyant en grec à l’administration d’une communauté ou d’une maisonnée. Pour la plupart, ils ont été formés à l’être, car ce sont des notables, qui ont eu une éducation soignée et participent de l’idéal civique du bien public. Bien enracinés dans le milieu local, ils ont aussi une stature internationale. Tout cela facilita leur intégration dans le système impérial, comme « patron de la cité » à partir du IVe siècle, mais au IIe et au IIIe, ce sont avant tout des pasteurs. Soucieux de se préserver en temps de persécution pour continuer de veiller sur leur communauté, ils ne courent pas au martyre, ce qui a pu être source d’incompréhension. Ils inventent les visites pastorales et vont sur le terrain pour débattre en Eglise des idées nouvelles plutôt que de pourfendre les hérétiques. Ils n’ont pas une conception exclusive de l’identité chrétienne et travaillent à une christianisation de masse plutôt qu’à préserver dans l’épreuve une Eglise « des Purs » ou du petit reste. Ils ont défendu la réintégration plutôt que l’exclusion, en particulier quand il s’agissait des lapsi, ceux qui avaient temporairement « failli » et accepté des compromis pour échapper à la persécution.

C’est ainsi que cet échange épistolaire intense entre responsables de communauté est orienté, par-delà l’organisationnel, au service de la communion et de l’unité ?

Dans cette première phase de la construction de l’Eglise, la communion est indissociable de la communication. Les évêques reçoivent leur légitimité des « lettres de communion » qui les intègrent au réseau épiscopal. L’excommunication ne prend pas la forme d’un anathème liturgique, mais celle, très concrète, d’une interruption dans les relations épistolaires. Les textes retenus dans le Canon sont ceux qui ont le plus circulé et connu la plus large réception. De ce fait, l’unité résulte de plusieurs processus d’unification, qui font remonter les questions et les initiatives depuis la base, c’est-à-dire des Eglises locales, jusqu’à des conférences épiscopales de plus en plus nombreuses et représentatives : les échanges épistolaires conduisent à l’institution des synodes. L’Eglise du IIIe siècle n’est pas une Eglise centralisée, où la décision est prise d’en-haut, mais une église synodale. La prééminence romaine n’est pas encore établie et le titre de « pape » est indistinctement porté par différents évêques, très rarement.

Quelles sont les préoccupations récurrentes qui motivent cette nécessité de recourir à l’écrit alors qu’une communication orale aurait pu suffire ?

Sans doute vous étonnez-vous que les évêques, pour résoudre une question proprement locale, aient toujours éprouvé le besoin d’en référer à des collègues extérieurs. C’est leur conception de la catholicité, de l’universel chrétien : la décision juste est toujours collégiale et suffisamment représentative, prise à la majorité. A cette date, l’autorité dans l’Eglise n’a rien de monarchique. Dans la pratique, la communication orale directe est quand même rare, car les objets et donc les écrits voyagent bien mieux que les personnes. Les synodes, qui sont des rencontres directes et des débats oraux, donnent lieu à la publication de lettres synodales, destinées à communiquer la décision et à faire jurisprudence.

Vous êtes également membre de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (ACFEB), pouvez-vous nous rappeler l’objet et les missions de cette association ?

L’ACFEB a fêté ses cinquante ans en 2016. Elle a été fondée pour répondre aux exigences de ce qu’on appelait l’exégèse historico-critique : passer la Bible au crible de l’histoire et de l’archéologie en contextualisant les textes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Son champ s’est élargi à la théologie, aux nouvelles approches textuelles (narratologie) et aux sciences humaines en raison des études pluri- et inter- disciplinaires actuelles. Elle rassemble des enseignants-chercheurs, qui enseignent la Bible dans un programme universitaire, mais aussi, de plus en plus, des animateurs de groupes bibliques.

Un projet de livre ou d’article en cours ?

Après avoir écrit sur Paul, les dynamiques de la christianisation, les persécutions et maintenant la pastorale en œuvre dans les premières communautés, j’ai un peu le sentiment d’avoir bouclé la boucle en revisitant les origines chrétiennes ! Peut-être un essai sur les premières expressions de « catholicité » …

Merci Mme Françoise Baslez

[1] Marie-Françoise Baslez, Les Premiers bâtisseurs de l’Eglise, Fayard, 2016