Entretien avec... Pierre-Marie Picard
mardi 25 octobre 2016
par Cécilia BELIS-MARTIN

Pierre-Marie Picard, vous participerez le 18 mars prochain à la IXe Petite Journée de Patristique (Saintes) consacrée à Grégoire de Nazianze, journée durant laquelle vous nous initierez aux « poèmes moraux » de ce Père cappadocien. Mais qu’appelle-t-on les « Poèmes moraux » ?

Je pense qu’il faut avant tout rappeler que ce titre n’est pas de Grégoire : sans entrer trop avant dans les détails, il convient de remarquer que les manuscrits attestant son oeuvre poétique se contentent de distinguer deux ensembles : les poèmes épiques et élégiaques d’une part et les poèmes iambiques d’autre part ; malgré cela, il est rare qu’au sein de ces deux ensembles, les poèmes apparaissent dans le même ordre dans plusieurs manuscrits. Pour y remédier, l’abbé Caillau a élaboré en 1840 un classement thématique de l’oeuvre poétique de Grégoire : depuis lors les poèmes moraux (carmina moralia) et les poèmes dogmatiques appartiennent à la section des poèmes théologiques, tandis que les poèmes historiques constituent la seconde section du corpus poétique du Nazianzène.

On le voit bien, il y a donc quelque chose d’artificiel à considérer en tant que tel l’ensemble des quarante poèmes regroupés par Caillau sous le titre de « poèmes moraux ». Il me semble cependant qu’il est possible de tirer profit de ce classement et, en s’appuyant sur lui ou en le critiquant, d’essayer de définir les principales caractéristiques de ces poèmes.

L’adjectif « moral » peut faire penser à ce que l’on appelle aujourd’hui les Oeuvres morales de Plutarque, ensemble qui n’est d’ailleurs lui aussi que le regroupement opéré a posteriori de divers traités de cet auteur [1]. Cet adjectif permet dans notre cas de regrouper des poèmes consacrés à la vertu, à la colère, à la vanité des choses terrestres, des parures, de la gloire, de la noblesse etc. Ces thèmes ne sont pas propres au christianisme, pas plus que les formes utilisées par Grégoire (il recourt par exemple à l’élégie, à l’agôn, ou à la diatribe), ainsi les poèmes moraux développent une morale chrétienne en adoptant une attitude particulièrement nuancée vis-à-vis de l’hellénisme. Comme on pourrait s’y attendre puisque les poèmes moraux sont distincts des poèmes dogmatiques et des poèmes historiques, on n’y trouvera qu’assez rarement des références directes à tel ou tel concept proprement chrétien ou à tel ou tel événement historique, qu’il concerne Grégoire ou ses contemporains. Cette définition négative des poèmes moraux nous conduit à remarquer qu’un des éléments caractérisant les poèmes de notre corpus est leur tendance à recourir à la sentence. L’absence du poète et de son siècle dans notre corpus conduit ainsi la poésie gnomique à y apparaître comme le moyen le plus efficace de promouvoir la morale chrétienne.

Comment ces « poèmes moraux » sont-ils parvenus jusqu’à nous ?

Un grand nombre de manuscrits (plus de cinquante) ont permis de conserver les poèmes de Grégoire, mais aucun d’entre eux ne les présente tous. La tradition manuscrite de l’oeuvre poétique de Grégoire se trouve en outre particulièrement compliquée par de multiples contaminations. La tradition manuscrite des poèmes moraux se confond avec celle de l’ensemble de l’oeuvre poétique car Caillau a rassemblé sous ce titre des poèmes issus des poèmes épiques et élégiaques d’une part, et des poèmes iambiques d’autre part. Cependant, il m’a semblé qu’il fallait distinguer ces deux ensembles. Certains manuscrits ne présentent en tout cas que des poèmes épiques et élégiaques, tandis que d’autres n’attestent que des poèmes iambiques. Ainsi deux stemmas sont nécessaires pour rendre compte des rapports qu’entretiennent les témoins présentant nos poèmes.

Certains poèmes apparaissent également dans la tradition indirecte : de ce point de vue les traductions syriaques, très anciennes, sont particulièrement intéressantes, mais les commentaires de Cosmas de Jérusalem, ou de Nicétas David doivent également être mentionnés, ainsi que des florilèges tels que la Doctrina Patrum, ou encore les Sacra parallela.

Ainsi l’œuvre de Grégoire pourrait être comprise comme celle d’un « passeur » entre hellénisme et christianisme ?

Tout à fait ! Jean Bernardi remarque que Grégoire a passé huit ans à Athènes pour parfaire son éducation alors qu’en général, en « milieu chrétien […] on croit avoir toutes les raisons de fuir une ville qui reste la mère du polythéisme, qui demeure le lieu d’éclosion d’une littérature que l’on juge immorale et où l’enseignement est dispensé par des maîtres qui sont tous païens à l’exception d’un seul » [2]. Or Grégoire considère sa poésie comme un médicament plaisant (τερπνὸν φάρμακον) destiné à « convertir les jeunes gens […] qui apprécient la littérature, en adoucissant par [s]on art l’amertume des préceptes » [3]. Certes il souhaite utiliser la culture grecque pour défendre et promouvoir le christianisme, mais il reconnaît également qu’il est épris de cette culture [4]. Au sein de notre corpus, le poème I, 2, 10 va par ailleurs jusqu’à présenter comme des exemples un grand nombre de « Grecs » et même quelques « Romains » [5] ayant recherché la vertu. Certes la vertu des païens est jugée inférieure à celle des chrétiens, mais on voit bien que Grégoire s’écarte en tout cas d’un Tatien déclarant être un barbare et refusant par là tout emprunt à l’hellénisme. D’ailleurs le seul fait qu’il recourt à tant de formes et d’usages littéraires inventés et consacrés par l’hellénisme me paraît prouver que Grégoire a souhaité convertir l’hellénisme au christianisme.

Question plus personnelle, comment passe-t-on de « La pietas dans l’Énéide » (le sujet de votre mémoire) à l’étude des « poèmes moraux » d’un Père cappadocien ?

Effectivement le rapport n’est pas évident à première vue ! Mais en choisissant de travailler sur l’Énéide et sur ce sujet particulier, j’ai été conduit à m’intéresser aux emprunts de Virgile à ses différents modèles, ainsi qu’à la postérité qu’a pu connaître cette épopée. L’adjectif pius, sorte d’épithète homérique accompagnant Énée tout au long des douze chants, est un de ces innombrables souvenirs d’Homère, mais l’épopée de Virgile rappelle constamment l’Odyssée et ses voyages dans ses six premiers chants, puis l’Iliade et ses combats dans les six derniers. Et là encore c’est pour exalter de nouvelles valeurs, en l’occurence les valeurs romaines et en particulier la pietas, que l’on recourt à un modèle que l’on admire. Par ailleurs, en faisant descendre la gens Iulia du fils d’Énée, Virgile est lui aussi une sorte de passeur.

Cependant les cours qu’Olivier Munnich a consacrés en 2010 à Justin m’ont plus précisément conduit à m’intéresser aux rapports entre l’hellénisme et le christianisme et ce sont ses conseils avisés qui m’ont mené aux Poèmes moraux de Grégoire de Nazianze.

Merci Pierre-Marie Picard.

[1] Cf. Jacques Boulogne, article « Moralia (Œuvres morales) » du Dictionnaire Plutarque (dir. Pascal Payen), 2001, pp. 2048-2051.

[2] Cf. Jean Bernardi, Saint Grégoire de Naziance, 1995, p. 89.

[3] Cf. II, 1, 39 Sur ses vers, vv. 37-41. J’emprunte cette traduction à Grégoire de Nazianze, Œuvres poétiques, Poèmes personnels II, 1, 1-11, texte établi par A. Tuilier et G. Bady, traduit et annoté par J. Bernardi, CUF, Paris, 2004.

[4] Cf. Jean Bernardi, Saint Grégoire de Naziance, p. 113 et II, I, 11, vv. 112-114.

[5] Grégoire désigne par ces expressions les païens grecs et romains.