Le bibliothécaire huguenot en exil et l’archiviste de La Haye : découverte d’une nouvelle légende concernant Grégoire de Narek
dimanche 1er mai 2016
par Annie WELLENS

C’est « par hasard » qu’il a découvert « un trésor oublié » dans les recoins d’un musée de La Haye  : le coffre intact d’un courrier de poste du XVIIe siècle, contenant 2 600 lettres de l’époque « signées, scellées, mais non livrées ». Ces missives « ordinaires », envoyées de France, d’Espagne ou des Pays-Bas espagnols entre 1689 et 1706, ne sont jamais parvenues à leurs destinataires. Mais le propriétaire de la malle, connu sous le nom de Simon de Brienne – un Français huguenot qui, après avoir fui son pays, avait occupé la position respectée de postier à La Haye de 1676 à 1707 –, les a néanmoins conservées, dans l’espoir peut-être que les gens viennent les réclamer un jour et lui paient leur dû, puisque, à l’époque, la course était réglée à la fois par l’expéditeur et le destinataire.

Pour la fille de facteur rural que je suis, cette information ne pouvait pas rester lettre morte, et j’ai attendu avec une impatiente gourmandise les premiers résultats des travaux de numérisation, transcription et traduction entrepris par une équipe internationale de chercheurs. Certes, le labeur est loin d’être achevé, mais l’un des courriers dévoilés m’a comblée. Un protestant français qui signe « de saint Affrique, bibliothécaire », écrit à un correspondant rochelais dont le nom, malheureusement, n’est plus lisible : « Bienheureux exil qui m’aura permis une telle découverte ! Ayant lié amitié avec l’archiviste de La Haye, ce dernier m’a demandé de l’aider à déchiffrer un manuscrit latin, probablement daté du XII ème siècle, récemment découvert. Le début du texte raconte la légende bien connue selon laquelle le moine arménien Grégoire de Narek (Xe siècle) soupçonné d’hérésie, est interrogé par deux juges ecclésiastiques : Les délégués arrivés à Narek, Grégoire comprit immédiatement leurs intentions. Il leur dit : « Mettons-nous d’abord à table, avant de prendre la route. » Il fait rôtir deux pigeons et les place devant ses hôtes. Or c’était un vendredi. Ceux-ci, scandalisés, furent plus convaincus que jamais que ce qu’on rapportait de Grégoire était vrai. Ils lui dirent donc : « Maître n’est-ce pas vendredi aujourd’hui ? » Le Saint, comme s’il l’ignorait, leur répond : « Excusez-moi, mes frères. » Et se tournant vers les pigeons : « Levez-vous, dit-il, retournez à votre volière, car aujourd’hui c’est jour d’abstinence. »

Et les oiseaux, retrouvant vie et plumes, s’envolèrent. A ce spectacle, les envoyés tombèrent aux pieds du saint pour lui demander pardon. Et ils s’en furent raconter le prodige à ceux qui les avaient délégués.

Tel est le récit habituel, mais la merveille est qu’une deuxième partie du récit, inconnue à ce jour, est insérée entre l’envol des pigeons ressuscités et le retournement final des juges ecclésiastiques. Le voici, tel que je l’ai traduit : Les envoyés, apercevant deux cruches de vin sur la table demandèrent à Grégoire : « Vous buvez du vin le vendredi ? ». « Excusez-moi, mes frères » dit une deuxième fois Grégoire . Et se tournant vers la première cruche qui contenait du vin blanc : « C’est aujourd’hui jour d’abstinence. Retourne vers ta mère la vigne, celle qui croît sur les pentes de cet âpre mont que l’on aperçoit d’ici. ». Puis il s’adressa à la deuxième cruche qui, elle, contenait du vin rouge : « Et toi, vin rouge, repars vers les caves de celui qui t’élève si bien, notre ami Paul que je n’hésite pas à qualifier de saint ». Les cruches déployèrent alors des ailes semblables à celles des anges et s’envolèrent par la fenêtre. On comprend mieux encore le saisissement des juges après ce deuxième miracle.

Une courte note, signée Titillus, précise en marge du texte : J’ai sué sang et eau pour traduire cette histoire de la langue arménienne à la langue latine. Moi, je n’aurais ressuscité qu’un pigeon et renvoyé qu’une seule cruche. »

A la lumière de cette découverte racontée par de Saint-Affrique, on comprendra que, pour le déjeuner lors de la PJP consacrée Aux commencements de l’Eglise d’Arménie, la cellérière ait choisi un Apremont pour le vin blanc et un vin rouge venant des « vignes de Saint Paul ».

Annie Wellens