Les « reliques » ou le feu aux poudres
mardi 15 octobre 2013
par Annie WELLENS

Bessus très cher, connaissant ton acribie, décelable encore une fois dans ta manière d’analyser le concept, ou pour le dire plus crûment autant que moins charitablement, le bricolage d’idées concernant des « astrologues chrétiens », je viens te demander de mettre cette qualité au service de notre paroisse de Condat, en pleine crise, elle, de discernement quant à l’accueil de « reliques ». Tu sais que, depuis peu, un nouvel abbé, Claude, a été élu à la tête de notre abbaye bien-aimée de saint Oyend.

Mais tu ignores peut-être – l’histoire des femmes demeurant trop souvent dans l’ombre, me souffle mon épouse – que les fondateurs de cette abbaye, Romain et Lupicin, frères de sang, avaient également créé un monastère de moniales dont leur sœur Iola fut abbesse. Actuellement, ce monastère de La Balme n’est plus qu’un prieuré d’hommes dépendant de l’abbaye de saint Oyend, laquelle vient de faire enlever les reliques – j’aurais dit simplement « les restes » ajoute Silvania, bien décidée à lire ce que je t’écris, par-dessus mon épaule – de Romain, mort et enseveli en ce lieu, alors qu’il venait visiter sa sœur en 460. Mon épouse, ne s’en tenant pas à une simple incursion verbale, vient de me mettre sous les yeux les dernières pages de la Vita sancti Romani Abbatis [1] dont, je l’avoue, j’ai plaisir à te transcrire quelques extraits : …assuré désormais de son trépas par une révélation du Seigneur, il voulait dire adieu [à sa sœur]. Mais terrassé là par un mal violent, il manda les frères auprès de lui, et cette paix du Christ, qu’il avait lui-même gardée toute sa vie grâce à la pureté et à la douceur de son âme, il la distribua à la foule de ses héritiers en embrassant chacun d’eux.[…]Et pur de toute faute comme exempt de tout reproche, contemplant la mort avec joie, il expira.

Silvania, décidément en verve hagiographique, renchérit : « J’entends comme l’écho inversé de l’ultime visite de Scholastique à son frère Benoît. Pressentant qu’elle allait bientôt mourir, elle pria Dieu de déclencher un orage et une pluie diluvienne pour forcer son frère à demeurer toute la nuit au monastère, et elle fut exaucée. Tu vois, qu’en cette occasion, Benoît ne put faire ce qu’il voulait, car il trouva, heurtant sa volonté, le miracle d’un cœur de femme à qui le Tout-Puissant prêtait sa force. » [2] Je ne sais pourquoi, mais je perçus presque une menace dans sa voix, et cette alerte me ramène au sujet des « reliques » qui engendre une véritable querelle au sein de notre communauté ecclésiale, sinon de notre couple. Les moines de saint Oyend entendent profiter économiquement des ossements de Romain, et envisagent, pour ce faire, de les pulvériser afin de vendre grain à grain la poussière recueillie. Silvania a déclaré son hostilité à un tel projet, estimant que non seulement il s’agissait là d’un retour à des coutumes païennes, mais encore que la spirale économique engendrée ne pourrait qu’inciter à la fabrication de fausses reliques, démultipliant ainsi l’idolâtrie. Lectrice de Vigilance de Calagurris [3], elle dénonce « les baisers apposés sur les reliques, les processions derrière elles dans les églises et dans les rues, les prosternations devant elles. Certes, je reconnais qu’on ne vient pas du premier coup à l’idolâtrie manifeste, mais petit à petit, on arrive, d’un abus à l’autre, jusqu’à la chute : adorer des créatures mortes et insensibles, au lieu du seul Dieu vivant » [4].

Connaissant ma difficulté à prendre un parti tranché, tu peux imaginer mon trouble, d’autant plus grand que Silvania ne me laisse pas en paix. Pour l’heure, je me réconforte avec Augustin d’Hippone qui, dans un premier temps, refusait tout crédit aux récits de miracles contemporains, estimant que les miracles n’avaient existé qu’à l’époque évangélique, puis apostolique. Mais, confronté aux pouvoirs grandissants des moines thaumaturges, il choisit (du moins me semble-t-il) un moindre mal, reconnaître les miracles attribués à la vénération des reliques. Je recevrais tes lumières sur ce sujet avec reconnaissance.

Bacchus

[1] L’authenticité de la Vie des Pères du Jura (saint Romain, saint Lupicin et saint Oyend) a longtemps été mise en doute et même niée. Aujourd’hui, de nombreux chercheurs admettent que cet écrit anonyme date de la première moitié du VIe siècle, époque de saint Oyend. Qu’il soit évoqué dans une correspondance du VIIe siècle conforte cette datation.

[2] Silvania cite de mémoire la Vie de saint Benoît relatée par Grégoire le Grand, sauf la dernière phrase reproduite presque intégralement.

[3] Vigilance de Calagurris, prêtre gaulois au début du Ve siècle, rédigea un ouvrage contre le culte des reliques, les miracles et le pouvoir d’intercession des saints. Son œuvre ne nous est pas parvenue mais nous est connue à travers sa correspondance avec Jérôme.

[4] Affinité élective ou source non avouée, la dernière phrase de Silvania, à quelques variantes près de style, se retrouve au début du Traité des reliques de Jean Calvin (1543).