Entretien avec... Annick MARTIN
dimanche 10 novembre 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN

Mme Annick Martin, vous venez de publier avec Xavier Morales dans la prestigieuse collection des Sources Chrétiennes la Lettre sur les synodes d’Athanase d’Alexandrie (2013, n°563), [1]. De quels synodes est-il question et à quel moment de son ministère Athanase éprouva-t-il ainsi le besoin de faire le point sur l’histoire récente de l’Eglise ?

Le contexte direct est celui des années 358 - 360, durant lesquelles se sont réunis les synodes de Rimini et de Séleucie, avalisés par celui de Constantinople : un moment capital dans l’histoire des Églises puisque l’homoousios, c. à d. la consubstantialité du Père et du Fils, établi non sans mal au synode de Nicée de 325, et très tôt remis en cause par les évêques d’Orient dans de nombreux synodes, est remplacé par l’homoios (semblable), c. à d. la simple ressemblance entre le Père et le Fils.

Athanase, « en fuite » depuis 356, caché tantôt dans le désert égyptien, tantôt à Alexandrie, décide de s’adresser aux évêques d’Egypte et à ceux d’Orient pour les mettre en garde contre la « manœuvre » des évêques homéens qui cherchent à annuler la foi de Nicée. Il a deux objectifs : 1. Donner une interprétation des résultats des synodes de Rimini et de Séleucie favorable au nicénisme ; pour cela il va minimiser la victoire finale des homéens à Constantinople. 2. Dénoncer l’homéisme et travailler à un rapprochement avec les homéousiens (ceux qui pensent que le Fils est « d’une substance semblable » à celle du Père) de Basile d’Ancyre et de ses amis qu’il traite désormais comme « des frères ». C’est la première fois que l’évêque reconnaît la possibilité que des chrétiens (les homéousiens) puissent défendre une théologie différente de la sienne, sans qu’il les traite pour autant d’ « ariens ». Il s’agit donc d’une œuvre de combat, qu’il complète après la mort de l’empereur Constance en novembre 361, car il ne désespère pas que la victoire finale des homéens qui vient d’être avalisée par l’empereur soit remise en cause, et que le rapprochement souhaité avec les homéousiens puisse s’opérer pour constituer un front nicéen uni en Orient.

Vous avez longuement cheminé avec les textes de cet évêque d’Alexandrie à qui vous avez consacré votre thèse d’Etat, thèse publiée en 1996 sous le titre d’Athanase d’Alexandrie et l’Eglise d’Egypte au IVe siècle [2]. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce personnage qui déjà ne laissait pas indifférent ses contemporains, « un insolent, un orgueilleux, un homme de désordre et de discorde » pour l’empereur Constantin, « l’homme d’une vie qui réalisa toutes les vertus ensemble » pour Grégoire de Nazianze ?

Je répondrai en réutilisant la conclusion de ma thèse, si vous le permettez : Athanase ne mérite « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ». Le caractère bien trempé du personnage se reflète dans sa théologie assez « manichéenne », si je peux parler ainsi pour un nicéen ! Je m’explique : à la question sur la pleine divinité du Christ, il n’y a pour lui qu’une seule réponse possible : la foi de Nicée. Tous ceux qui ne pensent pas ainsi - et ils sont nombreux en Orient ! – sont des « ariens », c. à d. pour lui, des anoméens (pour qui il n’y a aucune ressemblance entre le Père et le Fils qui lui est inférieur). Cette manière assez brutale de clore le débat, qui revient à l’exclure, ne peut satisfaire l’intellectuel d’hier comme celui d’aujourd’hui qui préfère poser les problèmes en termes de complexité, de contradiction, de pluralisme des idées et des voies de recherche. Ceci explique les jugements, tranchés eux aussi, sur le personnage.

Mais la tâche de l’historien consiste plutôt à évaluer la juste place de l’évêque Athanase dans l’histoire de l’Église, et spécialement dans celle d’Égypte et d’Orient.

Le long épiscopat d’Athanase (328-373), en dépit de plusieurs exils, a-t-il contribué à façonner de façon décisive ce visage si original de l’Eglise égyptienne ou ces traits originaux pouvaient-ils déjà se repérer ou se laisser deviner à l’époque précédente ?

Quand le jeune diacre Athanase succède à Alexandre en 328, il hérite d’un réseau épiscopal égyptien pratiquement en place depuis le début du IVe siècle, au temps de Pierre (300-311). Une centaine de sièges épiscopaux s’échelonnent déjà le long du Nil, du Delta à la Thébaïde au Sud, ainsi qu’en Libye, auxquels Athanase, et quelques années plus tard, Théophile, ne feront qu’ajouter quelques sièges sur les marges. Chacun de ces évêques est nommé et consacré directement par l’évêque d’Alexandrie. C’est la grande originalité de cette Église qui ne connaît pas de structure métropolitaine. Le lien avec Alexandrie est encore renforcé par la lettre festale que l’évêque envoie chaque année à ses suffragants depuis la fin du IIe siècle pour fixer la date de la fête pascale, et, plus tard, celle du jeûne.

L’apport fondamental d’Athanase aura surtout consisté dans le lien étroit qu’il a établi entre cette Église et les moines dont le développement est devenu très important à partir du IVe siècle : ceux des déserts proches d’Alexandrie (Nitrie, Scété), et ceux des monastères pakhômiens le long de la vallée du Nil en Moyenne et Haute Égypte. Le but recherché par l’évêque est de les faire participer à son combat pour la défense de la foi nicéenne. (Rappelons ici, entre autres, le rôle majeur de la Vie d’Antoine écrite en 356, rapidement diffusée et traduite en latin, dont il est l’auteur, ainsi que les déplacements de l’évêque jusqu’en Haute Égypte où il lui arrive parfois de trouver refuge durant ses traques). Cela n’a pas toujours été facile, et certains ont rechigné à se faire enrôler pour des tâches pastorales ; ce fut le cas, par exemple, de Drakontios, moine de Nitrie, qui dut finalement accepter le siège épiscopal d’Hermoupolis parva.

Les évêques égyptiens se montraient-ils aussi dociles qu’Athanase se plait à l’exposer ou, en tout cas, feignait de le croire ?

Au début de son épiscopat, Athanase eut à faire face au schisme mélitien que le synode de Nicée n’avait pas suffi à régler. Mélitios de Lykopolis s’était opposé, pendant la persécution de Dioclétien, à l’évêque d’Alexandrie, Pierre (300-311), dont il contestait le pouvoir. Une Église mélitienne se développa, qu’Athanase, pas plus que les décisions de Nicée, ne réussit, malgré le recours à la force, à faire rentrer dans le rang. Cela lui valut même d’être condamné au synode de Tyr en 335, et exilé en Occident, à Trèves, par l’empereur Constantin. Il eut à faire face à deux reprises, en 339 et en 356, à des challengers hostiles à la foi de Nicée, dont le second, Georges, un homéen, qui surent convaincre plusieurs évêques, surtout libyens. Mais, dans l’ensemble, Athanase réussit à conforter l’unité de l’Église d’Égypte.

Son plus grand échec est à chercher hors d’Egypte, dans sa rupture avec l’Église d’Antioche en 363, et dans l’isolement de l’Égypte qui en découla face au front anti-arien en Orient dirigé par Mélèce et Basile de Césarée.

Qu’en est-il des païens en Egypte à l’époque de l’épiscopat d’Athanase ?

La christianisation de l’Égypte est loin d’être achevée au début du IVe siècle, et la présence des « païens » reste importante encore pour longtemps dans les villes comme dans les campagnes, où se sont maintenues des pratiques de dévotions à des divinités locales, en particulier pour la santé, de même que les pratiques oraculaires, qui touchent aussi les chrétiens. L’attachement aux traditions anciennes reste fort et la conversion au christianisme n’entraîne pas leur disparition comme on peut le voir aussi dans les pratiques funéraires telles que l’embaumement, combattues par Athanase. Les relations entre païens et chrétiens oscillèrent entre coexistence et affrontement. Dans les villes, plus hellénisées, les écoles philosophiques et théosophiques sont présentes, et des débats ont lieu. À Alexandrie, la grande majorité des curiales se recrute encore parmi les païens, et les intellectuels qui animent les écoles et les cercles, comme la célèbre Hypathie, au début du Ve siècle, continuent de recruter des disciples. La ville est aussi connue pour ses affrontements violents entre païens, juifs et chrétiens, et entre chrétiens eux-mêmes qui se disputent les églises ; le Kaisaréion (Cesareum), au sein duquel se trouve la « grande église », fit particulièrement les frais de ces affrontements sous l’empereur Valens, durant le cinquième exil d’Athanase, comme le rapporte l’Index des Lettres festales pour 365 et 366. Et sous Théophile, en 391, c’est le Sérapéion, le grand temple de la ville, qui sera détruit. Cette destruction marque un tournant : les dieux ont abandonné l’Egypte, pensent les païens avec tristesse. Mais la résistance perdurera encore longtemps. De leur côté, derrière leurs évêques, les chrétiens désormais veulent marquer leur différence, contre le risque de paganisation de la nouvelle religion.

Alors que les volumes de la Prosopographie Chrétienne du Bas-Empire (PCBE) consacrés à la Gaule sont sous presse, pensez-vous que l’on puisse un jour pareillement envisager un tel monument pour l’Egypte, je pense en particulier à l’apport tout à fait unique mais difficilement traitable provenant de la documentation papyrologique ?

Au multilinguisme des sources propre à l’Orient, s’ajoute en effet l’abondante documentation papyrologique (en grec et, moins abondante, en copte) qui constitue la spécificité de l’Égypte et son originalité, sans oublier les inscriptions. Si l’information (provenant d’archives administratives, ecclésiastiques et privées) est volumineuse par la quantité des personnages cités, il est rare qu’elle permette de constituer pour chacun d’entre eux une notice développée, au-delà du nom et du titre ; à quoi s’ajoute l’absence de référence spatiale ou temporelle. Pour fragmentaire et lacunaire qu’elle soit, elle demeure indispensable à l’exhaustivité de l’enquête. Des travaux partiels utilisant cette documentation, littéraire et papyrologique, existent déjà et constituent des instruments utiles pour les chercheurs. À défaut d’un volume imprimé qui n’est pas prévu dans l’immédiat, on peut espérer qu’avec l’informatique les données prosopographiques soient systématiquement regroupées dans une banque générale qu’il resterait à constituer, et à mettre régulièrement à jour.

Après toutes ces questions, et pour finir, j’aimerais aussi ajouter que je poursuis mes travaux sur Athanase en espérant publier un jour, dans la suite de la Lettre des Synodes, le Tome aux Antiochiens, avec la collaboration de Xavier Moralès, car c’est une œuvre capitale pour comprendre les relations entre Alexandrie et Antioche. Et dans la foulée, je ne désespère pas de revisiter un jour le travail majeur de Ferdinand Cavallera sur Le schisme d’Antioche qui a fait date en son temps (1905).

Merci Annick Martin.

[1] Athanase d’Alexandrie, La Lettre sur les Synodes, Collection Sources Chrétiennes, n° 563, Cerf, 2013, Texte critique par H.G. Opitz, Introduction, texte, traduction, notes et index par Annick Martin et Xavier Morales

[2] Annick Martin, Athanase d’Alexandrie et l’Eglise d’Egypte au IVe siècle (428-473), Collection de l’Ecole Française de Rome, n° 216, Rome, 1996