Sentiment océanique
lundi 15 juillet 2013
par Annie WELLENS

Jour après jour, Bessus très cher, le disque enflammé du soleil nous honore de sa présence, colorant de l’éclat du feu le centre lumineux du ciel [1]. Nous commençons à souffrir de la chaleur et Silvania invente mille ruses pour garder notre maison au frais, en combinant savamment l’ouverture contrastée des portes et des fenêtres, tout en déclamant, sous forme d’incantation, un poème d’Avit de Vienne [2] qui décrit, à l’origine du monde, le Paradis baignant dans un printemps perpétuel : ici, l’hiver n’intervient jamais dans l’alternance du temps / et les soleils d’été ne reviennent pas après le froid / lorsque leur orbe élevé ramène l’année chaude / ou que par grand gel les champs blanchissent sous le givre.

Mon épouse s’étant envolée à l’étage, je n’ai pas eu le courage de monter les escaliers pour entendre la suite, préférant rêver, non sans quelque jalousie amicale, à la fraîcheur océanique dont vous bénéficiez dans votre Golfe des Pictons. Les images de l’histoire du Paradis mêlées aux évocations maritimes vous concernant me plongèrent dans une douce somnolence pendant laquelle, heureuse concordance des plus rafraîchissantes, me revint en mémoire l’aventure de l’irlandais saint Brendan que m’a rapportée ces jours-ci le bibliothécaire du monastère de Saint Oyend : alors qu’il naviguait, avec des compagnons, à la recherche du Jardin d’Eden, il célébra la liturgie dominicale un jour de Pâques sur le dos d’une baleine qu’il avait prise pour une île. Sans doute charmé par le déroulement de l’office le cétacé ne commença à s’agiter qu’une fois la célébration terminée. Notre bibliothécaire ne se tient plus de joie car l’archiviste du monastère de Clonfert (fondé au siècle dernier par le même Brendan) lui a offert la copie d’un précieux manuscrit relatant bien d’autres aventures que celle de la baleine transformée en lieu de culte [3]. Nous ne connaissions jusque là que des traditions orales et j’ai hâte de savoir si la lecture du manuscrit les confirmera ou les infirmera, ou bien encore – quel rêve ! - les enrichira.

Dans l’hymnaire que tu as la charge de composer trouvera-t-on des textes faisant une lecture spirituelle des paysages marins ? Bessus ami, je vais te confier ce que je n’ai encore dit à personne, même pas à mon épouse tant aimée : j’éprouve le très grand désir d’écrire une comparaison entre la paix abondante donnée par Dieu et les effets des grandes marées d’équinoxe par temps calme. J’ose soumettre à ton jugement éclairé quelques balbutiements déjà rédigés : Quand nous avons été longtemps dans les peines, Dieu nous met en assurance, nous donnant la confiance, et, ôtant toutes les rides et les plis de notre intérieur, il nous fonde dans la paix. Cette paix vient comme la mer, non pour ravager la terre, mais pour remplir l’espace du lit que Dieu lui a donné. Cette mer vient comme farouche avec rugissement quoiqu’elle soit tranquille ; l’abondance des eaux fait seule ce bruit et non pas leur fureur, car ce ne sont pas les eaux agitées par la tempête, mais par les eaux, dans leur plus naturel calme, lorsqu’il n’y a pas un souffle de vent. La mer en sa plénitude vient visiter la terre, et embrasser les bords que Dieu lui a donnés pour limite. Cette mer vient en majesté et en magnificence. Ainsi vient la paix dans l’âme…

Je te confie ces lignes. Tu me diras si je dois continuer ou non dans cette voie qui ne m’est nullement familière. Mes lectures peuvent-elles féconder une écriture personnelle ? Ne verserais-je pas dans quelque imitation, ayant trop bien digéré mes sources ? N’hésite pas à me dire si tu reconnais des emprunts littéraires qui m’auraient échappé.

Et, pour ajouter à ma confusion, je me rends compte que je ne t’ai pas demandé si la crise des « énergumènes » est maintenant dénouée chez vous. Pardonne la courbure de mon âme qui me replie sur mes propres questions.

[La transcriptrice de la correspondance se permet une fois de plus d’intervenir. Saisie elle-même par une impression de « déjà lu » elle a fini par retrouver les lignes écrites par Bacchus, à quelques variantes de mots près, non pas chez des auteurs l’ayant précédé, mais dans les « Questions sur l’amour de Dieu », Livre III, chapitre 2, écrit au XVIIe siècle par Jean-Joseph Surin. Vertigineux transfert qui me laisse coite. D’autant plus que le jésuite Surin fut lui aussi confronté, comme Bessus dans sa lettre précédente, à une grave crise concernant des « énergumènes » à Loudun. Souhaitons que des chercheurs éclairent un jour ce double rapprochement].

Bacchus

[1] Bacchus « emprunte » manifestement ici quelques lignes à une hymne pour les Vêpres du mercredi composée par Grégoire le Grand. En voici le début : Très Saint Dieu du Ciel / Qui colores de l’éclat du feu / Le centre lumineux du ciel En accroissant la lumière de sa gloire / Toi qui, en instaurant le quatrième jour / Le disque enflammé du soleil…

[2] Alcimus Ecdicius Avitus, évêque de Vienne entre 490 et 518. Issu d’une famille de l’aristocratie gallo-romaine, il est un des derniers dépositaires de la culture latine classique dans le royaume burgonde de Gondebaud. Son œuvre maîtresse est un poème de 2552 hexamètres, De Spiritualis historiae gestis (Livre des faits de l’histoire spirituelle).

[3] Actuellement, on date du VIIIe siècle le plus ancien manuscrit de La navigation de saint Brendan. Grâce à l’information rapportée par Bacchus, dont la correspondance avec Bessus se situe au milieu du VII ème, nous pouvons reculer d’un siècle cette datation.