Le phénix de Lactance et le vin de Muscat, ou la thérapeutique spirituelle de Silvania
dimanche 15 avril 2012
par Annie WELLENS

C’est à mon tour, Bessus très cher, d’avoir traversé un temps de déréliction, bien que le climat liturgique nous invite à la joie pascale. Tel un navigateur perdu en mer je me suis accroché au seul repère qui surnageait parmi les vagues de mon océan intérieur : le psaume 107, tant je me reconnaissais, hélas ! dans le vertige des marins si bien mis en scène par le psalmiste : Descendus en mer sur des navires, ils faisaient négoce parmi les grandes eaux ; ceux-là ont vu les œuvres de Yahvé, ses merveilles parmi les abîmes. Il dit et fit lever un vent de bourrasque qui souleva les flots ; montant aux cieux, descendant aux gouffres, sous le mal leur âme fondait ; tournoyant, titubant comme un ivrogne, leur sagesse était toute engloutie. Que l’œil acéré de ton intelligence exégétique ne cherche pas d’où vient cette traduction : elle est douloureusement mienne.

Lorsque je suis dans la désolation, la Septante ne me suffit pas et comme un vieillard trouvant quelque consolation en convoquant par la mémoire ses jeunes amours, je reviens à ma Vetus Latina que la Vulgata n’a pas réussi à chasser de ma bibliothèque. Alors, je transcris ce qui m’est donné de l’une et des autres en un chant personnel, tout plombé soit-il par ma douleur [1].

De cette douleur, il convient maintenant, ami fidèle, que je t’en déploie au moins le commencement, l’origine de tout n’appartenant qu’au seul Créateur. L’unique source empoisonnée de ma souffrance est celle de mon vieillissement dont j’ai reçu la confirmation, sans l’avoir demandée, au cours d’un joyeux banquet en compagnie de mon fils et de plusieurs de ses amis, tous amateurs de découvertes littéraires et de joutes verbales. Certes, l’amour des lettres est plus flagrant chez eux que le désir de Dieu [2], mais qui peut prétendre sonder le secret des reins et des cœurs, sinon Celui dont la main contient tout ? [3] L’un de mes jeunes hôtes, désirant me remercier, a prétendu faire mon éloge, celui d’un vieux lion plus fort que les jeunes cerfs, a-t-il précisé, et il a déclamé une élégie de Maximianus, un auteur qu’il découvrait avec enthousiasme. Ce poème, voué à la déploration de la vieillesse sur un ton de plainte funèbre, ne m’a pas semblé du meilleur goût à mon égard, ces quelques vers te permettront d’en juger : C’est courbée sous le poids de tant d’infortunes que la Vieillesse s’avance, et elle s’apprend à elle-même à fléchir sous un tel fardeau. Qui voudrait prolonger longtemps un pareil supplice ? Qui voudrait se voir languir et mourir peu à peu ? [4] Pour dire vrai, je fus blessé moins par l’impertinence évidente du jeune convive que par l’aiguillon de ma finitude. Il me fallait reconnaître que j’avais essayé jusqu’alors de la tenir à distance, et donc, que je manquais d’intelligence spirituelle, ce qui redoubla ma détresse.

Bénie soit mon épouse qui s’aperçut de ma morosité et ne fut pas longue à en décrypter les raisons. Au coucher du soleil, après le départ de nos hôtes, elle ouvrit un flacon de ce vin de Muscat dont Pline l’Ancien atteste la présence depuis des siècles dans la vallée rhodanienne : le Muscat est cultivé depuis longtemps à Beaumes et donne un vin remarquable. Dès la troisième gorgée, ma finitude me sembla supportable, et Silvania, en thérapeute exercée, conforta mon rétablissement en me lisant L’oiseau Phénix, le poème de (ou attribué à) Lactance. Renvoyant à plus tard la discussion inépuisable quant à l’inspiration chrétienne ou non de ce texte, je me suis laissé bercer par la musique des mots : afin de pouvoir naître, il [le Phénix] aspire d’abord à mourir. / Il est son propre fils, il est son père et son héritier, / nourrice de lui-même, et toujours nourrisson de lui-même. / A la vérité, lui-même… et il n’est pas le même, / il atteint à la vie éternelle par le bonheur de la mort.

Bacchus

[1] Quelle ne fut pas la stupéfaction de l’éditrice de cette correspondance en constatant que la traduction personnelle de Bacchus, concernant cet extrait de psaume, est, mot pour mot, celle de la Bible de Jérusalem, édition 1973. Il est regrettable qu’aucun « corpus bacchusien » ne soit mentionné chez les exégètes de l’Ecole Biblique de Jérusalem. Souhaitons au moins que la question soit prise en considération et suscite de nouvelles recherches.

[2] Il est émouvant de rencontrer une concordance de vocabulaire entre Bacchus, épistolier du VIIe siècle et Dom Jean Leclercq, auteur, au XXe siècle, d’une « Initiation aux auteurs monastiques du Moyen Âge » publiée sous le titre : « L’Amour des Lettres et le désir de Dieu », aux éditions du Cerf

[3] « Celui dont la main contient tout » : Bacchus était lui aussi un familier des hymnes liturgiques. On trouve cette expression dans « L’élégie sur la Résurrection » composée par Venance Fortunat à l’adresse de Félix, évêque de Nantes.

[4] Il serait trop long d’entrer dans le débat qui oppose les chercheurs quant à la datation de cette œuvre. Au moins, la correspondance de Bacchus apporte la preuve que Maximianus était connu dès le milieu du VIIe siècle. Pour en savoir davantage, on se reportera avec profit aux études de Jean Meyers.