Entretien avec... Carine BASQUIN-MATTHEY
jeudi 10 mai 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN

Carine Basquin‐Matthey, votre sujet de thèse porte sur les miracles des reliques dans les sources latines du IVe au VIe siècle. Comment en vient‐on à s’intéresser à un tel domaine qui touche à la fois au religieux et à l’histoire des mentalités ?

Ce sujet résulte de mon intérêt pour la mort et les morts et de ma passion pour la transition, fondamentale selon moi, que constitue le passage du paganisme au christianisme dans l’Empire romain tardif. Influencée par le sociologue Edgar Morin et par l’historien Philippe Ariès, cet intérêt m’a entraînée à étudier L’anthropologie du cadavre chez les Pères de l’Eglise d’Afrique romaine, de Tertullien à Augustin. Durant cette première recherche, j’ai croisé le chemin de « morts très spéciaux », pour reprendre l’expression de Peter Brown : ceux des martyrs. J’ai approfondi cette étude dans La torture et les supplices des chrétiens selon la pratique judiciaire romaine, et je me suis rendu compte de la dimension particulière de leur dépouille, leurs reliques, et de l’intérêt qu’elles avaient eu dans l’Histoire.

Par ailleurs, à quel type de miracles et à quel type de recours aux reliques a‐t‐on affaire au IVe et au VIe siècle ?

Tout ce que je peux affirmer pour le moment, ma thèse n’étant pas encore achevée, c’est que les miracles de reliques trouvent leur origine et leur modèle dans les Evangiles et les Actes des Apôtres et se développent dans le substrat des miracles des thaumaturges du IVe siècle. Cependant, ils en diffèrent car les miracles de reliques interviennent par le biais de morts ou de parties de morts alors que les miracles évangéliques et apostoliques étaient le fait d’être vivants tels que Jésus et les apôtres. On peut noter une évolution chronologique dans la conception des reliques entre le temps des martyrs (IIe siècle) et celui d’Augustin (354‐430). De reliques‐souvenirs pour lesquelles les chrétiens avaient de la révérence par respect pour le saint (comme ce fut le cas avec les reliques de Polycarpe de Smyrne), elles sont devenues progressivement des reliques au pouvoir thaumaturgique.

Tout d’abord dépouilles martyriales vénérées par les chrétiens car elles étaient le signe tangible de chrétiens exemplaires, morts pour leur foi par un sacrifice qui ressemblait à celui du Christ, les reliques des saints se muèrent en intercesseurs des chrétiens auprès de Dieu (car on ne doutait pas qu’ils fussent au Paradis). Cette intercessio spirituelle fut ensuite élargie à la médiation concrète des saints auprès de Dieu en faveur des fidèles. Par leur accès à l’éternité, immédiatement après leur mort, les saints deviennent des proches de Dieu qui peut les entendre. L’un des martyrs scillitains n’avait‐il pas exprimé cette croyance : « aujourd’hui martyrs, nous sommes au ciel [1] » ?

Les fidèles imploraient donc leur intervention auprès de Dieu pour obtenir la rémission de leurs péchés ou la solution à leurs difficultés terrestres. Ce rôle d’intercesseur fut également la raison pour laquelle les chrétiens commencèrent à développer, dès le IIIe siècle, l’inhumation ad sanctos, c’est‐a‐dire, littéralement auprès des saints. On pensait que les morts étaient susceptibles de trouver, dans le voisinage des tombes saintes, une protection contre les éventuelles souffrances de l’âme en attente du Jugement dernier, mais plus certainement, plus près des saints ils étaient enterrés, mieux ils seraient situés lors du Jugement. De la conception d’intercession à celle d’objet thaumaturgique, il n’y avait qu’un pas qui fut franchi à la fin du IVe siècle.

Quelles sont les sources que vous avez privilégiées pour mener votre enquête ?

Pour mener à bien cette recherche, comme l’indique le titre, j’étudie exclusivement des sources écrites latines. Les sources inhérentes à ce sujet étant très variées et éparses, on y trouve soit des ouvrages complets : les vies de saints thaumaturges (Antoine dans sa version latine, Martin), certains opuscules d’Augustin ; soit des parties d’ouvrages : les recueils de miracles de reliques, tel que le livre XXII de la Cité de Dieu écrit par saint Augustin ; ou bien encore des lettres (celle d’Ambroise racontant à sa sœur la découverte des reliques de Gervais et Protais, par exemple).

Dans la revue Religions et Histoire, vous avez publié dernièrement un article sur « les fantômes dans le monde romain », un autre sur la « catabase d’Enée » [2]. Un point commun avec vos recherches sur les reliques peut‐il être un intérêt pour le discours ou les croyances qui entourent la mort ?

Effectivement, comme je le disais à l’instant, tous mes sujets ont un rapport, plus ou moins étroit, avec la mort ou les morts. La catabase est le voyage entrepris par Enée au pays des morts pour aller interroger son père décédé ; les fantômes sont les manifestations des morts. La mort est vraiment le fil conducteur de mes recherches. C’est finalement ce qu’il y a de plus commun entre tous les êtres humains. Comme l’écrivait Philippe Ariès, « il n’est pas sûr que, comme on l’a toujours cru, l’homme soit le seul animal à savoir qu’il va mourir. En revanche, il est bien le seul à enterrer ses morts ». Il tente ou réussit ainsi à donner du sens à la mort, en apprivoisant l’inconnue qu’elle constitue à travers des croyances sur l’au‐delà.

La collaboration régulière à une revue telle que Religions et Histoire n’est pas sans rappeler le projet de notre association CaritasPatrum. Quels sont, selon vous, les enjeux d’un tel travail de vulgarisation ?

Ma collaboration à des revues dites de vulgarisation relève de ma volonté, comme lorsque j’ai enseigné, de transmettre et de mettre mes recherches universitaires, habituellement destinées à un public restreint de spécialistes, à la portée de tous ceux qui, curieux mais non spécialistes s’y intéressent (à travers des articles qui les rendent plus accessibles).

Une étude ou un ouvrage que vous aimeriez recommander à nos amis internautes.

Sans hésiter, Peter Brown, Le culte des saints.

Merci Carine Basquin‐Matthey.

[1] Actes des martyrs scillitains, 23.

[2] http://www.religions-histoire.com/recherche-auteur/carine-basquin-matthey.9895.23.php