Entretien avec… Emmanuel SOLER
mardi 10 avril 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN

Emmanuel Soler, vous avez publié il y a quelques années un ouvrage remarqué intitulé « Le sacré et le salut à Antioche au IVe siècle après J.C. » [1]. Pouvez-vous nous rappeler ce que représente cette ville d’Antioche dans le monde de l’Antiquité Tardive et pourquoi avoir choisi précisément ce monde antiochien pour y mener une enquête historique ?

La cité d’Antioche était une grande cité, la métropole de l’Orient. On peut utiliser à son égard le qualificatif de « mégapole ». Dans cette cité, forte d’une population de plusieurs centaines de milliers d’habitants, vivaient, de manière imbriquée, différentes communautés religieuses, chrétienne, païenne, juive. En fait, Antioche, dans la proximité de la frontière séparant l’Empire romain de l’Empire perse, était un véritable carrefour de fois où, outre les Juifs, les gnostiques, les manichéens avaient également leur place. Je me suis attaché à l’étude de l’histoire religieuse et culturelle d’Antioche parce que cette cité orientale me paraissait présenter des formes de convivialité intéressantes, et même, pourrait-on dire, des formes d’osmose religieuse, par certains aspects. De plus, nous disposons, pour le IVe siècle auquel je me suis consacré, de sources particulièrement riches, qu’il est possible de croiser. Il s’agit des oeuvres du sophiste païen Libanios, de l’empereur-philosophe Julien, de saint Jean Chrysostome, de l’historien Ammien Marcellin, des œuvres produites par des témoins et des acteurs de l’histoire religieuse et culturelle d’Antioche, au IVe siècle.

Ainsi le but de votre démarche serait de mettre en lumière la complexité et l’interférence des phénomènes religieux à l’intérieur de cette même aire civique et culturelle. Quels vont être alors les « lieux » où vont se confronter ou s’affronter ces différents vecteurs du « sacré » ? Les rituels ? Les fêtes ?

Ma démarche historique a effectivement consisté à mettre en lumière la complexité et l’interférence des phénomènes religieux dans cette cité, en abordant l’histoire culturelle et religieuse d’Antioche par le biais des pratiques festives et des comportements religieux, c’est-à-dire en rompant avec une « Histoire », largement battue en brèche par les sources, celle de communautés fermées, en opposition les unes avec les autres, les « païens », les « chrétiens », les « Juifs » et en m’interrogeant sur les réalités et les aspects du paganisme, du christianisme, du judaïsme, du gnosticisme dans cette cité, au IVe siècle. En fait, en n’hésitant pas à utiliser les expressions « rite antiochien de la fête », « calendrier festif partagé », je me suis attaché à montrer que la liesse antiochienne était un lien qui unissait des païens, des chrétiens, des Juifs et qui exprimait leur aspiration commune au salut, lors des grandes fêtes religieuses et des fêtes récurrentes (notamment les néoménies ou fêtes du nouveau mois, de la nouvelle lune, mais aussi les célébrations martyriales) qui se déroulaient dans la cité ou dans le faubourg de Daphné ou encore dans les martyria autour de la cité.

Je me suis également attaché à montrer que les fêtes traditionnelles, non chrétiennes et non juives, comme le Maïouma ou les Calendes de janvier, ne pouvaient pas être qualifiées de fêtes « profanes » ou « laïcisées » ou sécularisées et qu’elles n’étaient pas simplement un temps de convivialité festive, dans la mesure où les fêtes juives et chrétiennes étaient célébrées sur le même mode festif que les fêtes « païennes » et dans la mesure où les fêtes juives et chrétiennes comme les fêtes « païennes » étaient des fêtes de toute la cité. Les fêtes traditionnelles de la cité n’avaient donc pas moins de signification et de charge religieuses que les fêtes juives et les fêtes chrétiennes, d’autant plus que dans la cité, tous n’étaient pas chrétiens ou Juifs.

Les espaces urbains, places, rues à portiques, les bords de l’Oronte, mais aussi les espaces extra-urbains, comme le faubourg de Daphné étaient des espaces festifs partagés, dans le cadre d’un calendrier festif partagé. Je donnerai comme exemple les bords de l’Oronte dans la cité, dévolus à la célébration du Maïouma, fête du principe humide, de la déesse syrienne Atargatis, et à celle de l’Épiphanie, fête liturgique au cours de laquelle était célébré le rite chrétien très populaire du mégas agiasmos, de la sanctification des eaux. Ces deux fêtes réunissaient dans les mêmes endroits les habitants de la cité. Ces espaces festifs et ce calendrier festif partagés étaient des obstacles à la réalisation des projets religieux exclusifs, celui de l’empereur Julien et celui porté par l’Église à laquelle Jean Chrysostome appartenait. Ainsi, l’empereur Julien eut à cœur de faire du plateau de Daphné sur lequel s’élevait le martyrion de saint Babylas un lieu exclusivement consacré à Apollon Daphnaios et aux autres divinités qui y étaient vénérées. Quant à Jean Chrysostome, il déploya de grands efforts pour détourner les chrétiens de l’Oronte et du plateau de Daphné où se célébrait le Maïouma, à l’exception du temps de célébration de l’Épiphanie et de l’Ascension.

Contrairement à ce que l’on s’imagine souvent en parlant du « Siècle d’or » des Pères de l’Eglise, l’Antioche que vous nous faites découvrir est loin d’être « passée » à un christianisme triomphant. Doit-on même parler d’un christianisme ou de plusieurs christianismes en cette fin du IVe siècle ?

Le grand IVe siècle est un siècle où le christianisme devient hégémonique et triomphe, sans pour autant être la religion de tous, sans qu’ait été instituée une chrétienté, au sens médiéval du terme. La qualification du IVe siècle et du début du Ve siècle de « Siècle d’Or » des Pères de l’Église n’est pas du tout contradictoire avec le fait que de grands pans des sociétés antiques étaient encore païens. C’est précisément au cours de ce grand IVe siècle que les Pères de l’Église se sont affirmés, par le biais de leur pastorale et de leur charisme propre, comme les artisans de la réalisation de la mission de l’Église, c’est-à dire la conversion à la foi chrétienne, par la parole, par l’exégèse des Écritures ; c’est au cours de ce siècle que la rhétorique chrétienne s’est véritablement constituée et a atteint des sommets.

Il semble plus approprié de parler d’un christianisme au singulier, mais d’un christianisme divisé en Églises concurrentes, des Églises qui s’étaient organisées et développées dans des contextes religieux locaux particuliers. Aux conflits opposant les Églises qui formaient l’Église officielle, celle qui avait reçu le sceau de reconnaissance des conciles et des empereurs, s’ajoutaient les conflits nés de l’hétérodoxie et de l’organisation d’Églises « hérétiques ». À Antioche, à l’époque de Jean Chrysostome, coexistaient plusieurs Églises, notamment l’Eglise de l’évêque Flavien, à laquelle Jean Chrysostome appartenait, qui était reconnue comme l’Église légitime d’Antioche par l’empereur Théodose, mais qui était rejetée par les évêques de Rome et d’Alexandrie et l’Église de l’évêque Paulin, qui n’avait pas obtenu la reconnaissance impériale, mais celle des Églises de Rome et d’Alexandrie.

Vous abordez dans votre ouvrage cette question complexe des sociétés secrètes pythagoriciennes et néoplatoniciennes. Je crois même que ces hétairies seront au cœur de votre prochain ouvrage. Pouvez-vous nous éclairer sur ces sociétés et leur impact dans la société antiochienne ?

Il s’agissait de groupes ou de cercles de « philosophes », en fait le plus souvent de lettrés, qui exerçaient des charges de sophistes ou de hauts fonctionnaires. La théologie à laquelle les hétairoi, les compagnons, les « frères », membres de ces groupes avaient adhéré était le néoplatonisme professé par le philosophe Jamblique, qui a vécu dans la deuxième moitié du IIIe siècle et au début du IVe siècle apr. J.-C. ; leur mode d’organisation était calqué sur le modèle de l’hétairie pythagoricienne unie par les liens de la philia, de l’amitié fusionnelle, tel que Jamblique l’avait décrit dans son ouvrage La vie pythagoricienne. Ces sociétés étaient secrètes par le fait qu’elles étaient fondées sur l’initiation, par définition secrète, et sur des règles de prudence dans la mesure où elles se sont développées, en partie, en réaction à l’impiété que ces « philosophes » voyaient dans le christianisme et dans la législation impériale chrétienne. Ces groupes étaient bien organisés à Antioche et leur origine est sans doute liée au fait que Jamblique a vécu la dernière partie de sa vie dans cette cité. Leur influence dans la cité a été renforcée par la venue et la résidence, à Antioche, en 362-363, de l’empereur Julien, qui faisait partie de cette mouvance philosophique. Les grands procès d’Antioche qui ont eu lieu, sous l’empereur chrétien Valens, en 371-372, ont liquidé ces groupes qui aspiraient à trouver et à élever à l’Empire un autre Julien. Tout ceci sera développé dans un ouvrage qui est encore en projet, mais qui est préparé et annoncé par des articles.

Vous vous intéressez également au mouvement théurgique qui apparaît en connexion avec ces cercles philosophiques. De quoi s’agit-il ?

La théurgie est un ensemble de pratiques religieuses et de rites qui furent assimilés à la magie par les empereurs chrétiens et qui le sont encore aujourd’hui par un certain nombre d’historiens. En fait, ces pratiques dont l’origine est, en partie, liée à un texte ésotérique du IIe siècle apr. J.-C., les Oracles Chaldaïques, ont trouvé leur place dans le système philosophique et religieux, pythagoricien et néoplatonicien de Jamblique, marqué par l’idée tragique que l’âme incarnée descendait totalement dans le corps, au moment de son incarnation, et que seule, la connaissance des invocations divines appropriées, des lieux et des moments appropriés pouvait mettre l’âme des théurges, l’« âme théurgique » au contact des dieux. La finalité de la théurgie était l’hénôsis, la réunion de l’« âme théurgique » avec l’unité divine, dans sa remontée vers les entités divines parfaites, lors de la célébration de l’anagogè, le rite d’élévation de l’âme, ou lors de l’anodos, la remontée finale après la mort du corps du théurge. Cette aspiration, de la part des théurges, à permettre à leur âme de s’élever vers le divin fut réellement l’un des facteurs essentiels du développement du mouvement pythagoricien, néoplatonicien et théurgique, manifeste, au IVe siècle apr. J.-C.

Lors du dernier colloque de La Rochelle consacré aux « Pères de l’Eglise et la chair », vous êtes intervenu sur la question des corps saints et de la purification des corps dans la prédication de Jean Chrysostome. Comment de telles questions pouvaient-elles intéresser un public païen ? Ou bien s’agissait-il d’autre chose ? Peut-être faire entendre l’originalité de l’Eglise chrétienne à laquelle le prêtre Jean se rattachait ?

L’insistance par Jean Chrysostome sur le dogme de la Résurrection était liée, dans sa prédication, à l’appel à la purification des corps, c’est-à-dire à la componction chrétienne et à la contention des corps. Cette insistance n’a pas immédiatement abouti à une transformation radicale des comportements, mais l’utilisation par Jean Chrysostome et par son Église du culte martyrial et du dogme de la Résurrection ont sans aucun doute accéléré, de manière très efficace, le processus de christianisation massive d’Antioche, à la fin du IVe siècle. Comme Jean Chrysostome l’a souligné, de nombreux païens participaient aux vigiles dans les martyria et à la célébration de la résurrection du Christ. L’originalité ou plutôt l’identité de l’Église de Jean Chrysostome tient à son engagement dans la christianisation de la cité.

Merci Emmanuel Soler

[1] Emmanuel SOLER, Le sacré et le salut à Antioche au IVe siècle après J.C., Pratiques festives et comportements religieux dans le processus de christianisation de la cité, Presse de l’Ifpo, Beyrouth, 2006